Rien que du bruit #20

Aujourd'hui : les I.A. chinoises remplacent les auteurs / Max Headroom & la NSA / Les ordinateurs quantiques et Lemmy Caution / Des elfes, Patti Smith & Fred Griot

Un fantôme dans la machine : Selon Gilbert Ryle, s’inspirant de Descartes, l'esprit est une entité immatérielle logée dans le corps. L’Intelligence Artificielle est-elle également un fantôme dans la machine ? Les androïdes rêvent-ils déjà de moutons électriques ?

En utilisant une combinaison d'I.A., de synthèse vocale et de clips vidéo d'un auteur, les ingénieurs qui travaillent sur le moteur de recherche chinois Sogou affirment qu’ils peuvent créer des avatars capables de vous faire croire que c’est l’écrivain lui-même qui vous lit son livre. Pour le moment, le projet est destiné à intégrer une application de lecture électronique. Un test a priori concluant a été mené avec deux écrivains chinois contemporains. Sous réserve d’avoir suffisamment d’extraits sonores et vidéos exploitables, les ingénieurs prévoient d’appliquer leur technologie à des auteurs morts. Tout ceci n’est bien sûr qu’une première étape : la suivante, c’est de développer des hologrammes. Imaginez-vous dans votre salon, Marcel Proust assis en face de vous, qui vous lit La Recherche. Puis, vous tournant vers l’enceinte connectée posée sur votre table basse, dans un sursaut de lucidité mêlé d’angoisse, vous vous écrierez : « Alexa, demande à George Orwell de me lire 1984. »

Avons-nous raison de nous inquiéter du développement des I.A. ? Selon Pedro Domingos, auteur du livre The Master Algorithm (non encore traduit en français), dans une interview pour le site de l’université de Washington : “Les gens craignent que les ordinateurs deviennent trop intelligents et s’emparent du monde, mais le vrai problème c’est qu’ils sont stupides et qu’ils ont déjà conquis le monde”.

Pour les plus jeunes d’entre vous, ça n’évoquera rien, mais tout cela me fait furieusement penser à Max Headroom :

— This junk is a machine. This is not Edison Carter. It is a… computer generated geek ! It is useless. Do you understand me ?

— Edison, there is somebody else in the system !


Pour pousser plus loin la réflexion, cette tribune parue dans le New York Times (en anglais, donc) de Glen Gerstell, directeur juridique de la National Security Agency. À lui seul, le titre de la tribune suffit à nous faire peur : “Je travaille pour la N.S.A. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre la révolution numérique. La technologie est sur le point de détruire toute notre infrastructure de sécurité nationale.”

Quelques extraits :

L'ampleur et le rythme sans précédent des changements technologiques dépasseront notre capacité à nous y adapter efficacement (…) La révolution numérique peut avoir un effet pernicieux sur la légitimité même et donc la stabilité de nos structures gouvernementales et sociétales.

(…) Nous entrons dans un monde dominé par la cybersécurité, un monde confronté à des cyberconflits incessants menés à l’encontre des États-nations, des entreprises et des particuliers.

(…) Le problème est que les quelques 40 États-nations qui disposent aujourd'hui de cybercapacités offensives apparaîtront comme un artefact historique pittoresque lorsque des outils sophistiqués de cybercrimes seront entre les mains de tous les États-nations, mais également des criminels de droit commun du monde entier.

(…) La Chine s’est publiquement fixé un objectif à 2030 pour développer un ordinateur quantique ultra performant, qui devrait avoir une capacité de déchiffrement inédite. Imaginez les ravages que cela pourrait créer. (…) Une telle capacité de déchiffrement ferait du premier à l’acquérir le vainqueur d’une guerre cybernétique, qui rendrait les capacités militaires du perdant presque inutiles et pourrait renverser son économie.

(…) On serait tenté de faire ici une analogie avec le monde d'après-guerre, dans lequel l’énergie nucléaire était utilisée comme arme de dissuasion, et d’imaginer que ce type de domination unilatérale pourrait être possible pour celui qui maîtriserait l'informatique quantique. Mais c’est en deçà de la réalité : même avec un monopole nucléaire, il y a de réelles limites à l'utilisation de cette capacité. Ce n’est pas le cas de la capacité unilatérale de déchiffrer - et donc de comprendre et peut-être d’interférer ou de détruire - toute l’existence numérique d’un pays adverse.


Parfois, une apparition venue d’un rétrofutur alternatif surgit dans votre réalité. À Menton, en 2016, j’ai croisé Lemmy Caution. Une I.A. chinoise, sans aucun doute. Cela m’a inspiré un texte :

Alphaville 2016

« Le silence de ces espaces infinis m'effraie », Blaise Pascal

Ne pas se retourner. La nuit-lumière me protège du soleil. Je suis d’un autre temps, d’une époque dont on a perdu l’usage ; je suis une montre mécanique égarée dans la zone de l’oubli. L’agent des « pays extérieurs » ; pour vous, peut-être, un journaliste du Figaro-Pravda.

Le chant de l’univers s’est déshumanisé ; la colère est de mise, influencée par l’ennui. Au cœur du dispositif, les appareils ont l’apparence de machines, mais ils sont humains. Ici, tous les animaux sont morts. Les habitants errent sans but dans un labyrinthe sans fin, la tête pleine de conceptions simples. Ils ne disent jamais pourquoi. La question du poème elle-même se fane sur les lèvres d’une jeune femme s’endormant à l’aube, quelque part sur cette terre interdite. Et cependant, la littérature, dévidée en rouleaux d’aphorismes, continue d’émouvoir.

J’ai dans ma poche un pistolet automatique Colt Commander et à la main un petit Instamatic, vitesse d’obturation fixe à 1/90 e de seconde. Pas de mise au point, je photographie l’éphémère éclairé à l’ampoule flash. La mort, à la grâce simpliste, s’affiche en 35 mm dans les laboratoires, format carré 28 par 28. Les compteurs de la cognition sont à perforations ordinaires, et toutes les vues immédiates.

Le taxi, une Ford Galaxie noire, fonce dans les rues vides en approche du point zéro. La cassette dans le lecteur du tableau de bord diffuse une musique étrange. 

Je suis le messager de votre conscience. Une fois le temps aboli, la mission qui m’a été donnée s’achèvera : j’irai affronter ma destinée. Ne pas se retourner.


En bref :

  • Le petit peuple : les elfes et les fées existent, pour de vrai ! En Islande, ils sont réels : surtout, au-delà du folklore, une mise en perspective de notre rapport au monde (article en anglais).

  • Patti Smith nous parle de son rapport à la lecture, et c’est toujours enrichissant (une interview également en anglais) :

    Je lis tout le temps, n'importe où - sur mon perron, dans un café bruyant, la nuit sur la couchette d'autobus (…) J'entre dans le monde d'un livre et j'y habite temporairement, en excluant tout le reste. Sauf si je fais des recherches, je ne finis que les livres que j'aime. Je ne flirte pas avec un livre. Je peux presque dire tout de suite si je vais m’engager ou pas (…) Si je ne sais pas quoi lire, je me tiens parfois devant mes bibliothèques et je sens quel livre me réclame. J'ai une technique spéciale pour relire des chefs-d'œuvre tels que «Frankenstein» ou «Le jeu des perles de verre». Je garde le livre près de mon lit et l'ouvre au hasard pour le lire à partir de là. Je le fais depuis un nouvel endroit pendant plusieurs nuits de suite jusqu'à sentir avoir expérimenté le livre en trois dimensions, de manière cubiste, sous plusieurs angles.

  • Fred Griot et parl# : le nouvel album sort le 1er octobre. En voici le teaser :

    Et c’est en musique que je vous quitte pour cette fois. Merci de votre fidélité.


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