Rien Que du Bruit #26

Les années 20 | Du journal à l'heure d'Internet : Guillaume Vissac, Thierry Crouzet & François Bon | Kafka, Elmore Leonard | Instant karma !

2020, année zéro. Pour certains, la première de la décennie 20, pour d’autres, la dernière des années 10. Le débat fait rage, mais les deux ont raison. Question de point de vue, comme souvent.

Bonne année à vous tous, fidèles lecteurs. Vous lisez la première de mes infolettres de l’année. 1682 mots, 7 minutes de lecture. C’est parti !


Deux auteurs éminemment respectables, dont j’aime particulièrement le travail, ont sorti leurs nouveaux livres à quelques mois d’intervalle, l’un à la rentrée de septembre, l’autre à celle de janvier. Dans les deux cas, j’ai été déçu. Impression de vide. Malaise. Mauvais livres. Chez l’un et l’autre, rien ou presque pour sauver l’édifice. Est-ce qu’il faut nécessairement le dire ? La presse, elle, fait comme si de rien n’était (à se demander s’ils lisent les livres, dans les rédactions). Moi, je le dis à mes clients, en librairie. Mais pas sur Internet : à cause des réseaux sociaux, Internet ne peut plus aujourd’hui être le lieu du débat. 

Je sais qu’il ne faut pas confondre la carte et le territoire, seulement la majorité d’entre nous recourt aux GPS (ici, Facebook, ou même Google) qui nous cachent la plus grande partie de l’espace web. Les multiples embranchements du net sont effacés, difficiles d’accès, écrasés sous le béton des autoroutes payantes des GAFA. Et les blogs sont devenus des terres en friche.

Je regardais l’autre soir la retransmission d’un match de catch (il était tard, j’étais fatigué, on me pardonna) : « Discipline hybride, le catch est un sport, un spectacle, et il est également parfois considéré comme une forme d’art », nous dit Wikipedia. Internet est devenu l’arène où se joue un match de catch permanent, le clash et le buzz en guise d’atémi ou de double hand edge chop. Les réseaux sociaux, donc : un sport et un spectacle. Une nouvelle forme d’art, pourquoi pas, mais tout reste à faire !

Ci-dessous, un échange entre deux internautes, sur Twitter (métaphore) :

Christopher Daniels sautant du haut de la troisième corde (janvier 2007)

Du journal à l’heure d’Internet :

L’infolettre (ou newsletter, en français), a-t-elle pris la place du blog ? C’est en tout cas un espace de liberté, de parole et de forme. C’est un blog, en condensé : quelques articles, des liens, des images. Un peu d’autopromo parfois. Mais ce qui était son utilité première s’efface de plus en plus au profit d’autre chose, qui s’invente à mesure. L’infolettre et le podcast sont les tendances lourdes du moment. Une réappropriation du web par ceux qui croient encore au web, à mon sens.

Du blog au journal, il n’y a qu’un pas. Je lis Kafka, en ce début d’année. En septembre 1909, pour lutter contre sa paralysie créatrice, Kafka commence la rédaction d’un journal :

La pratique du Journal, en créant l’espace temporel et matériel où il pouvait écrire, réfléchir, produire de petits textes, et bientôt de plus importants, lui permettait de trouver un équilibre au sein des tensions inhérentes à toutes ces activités, qui ne changèrent guère l’année suivante… 

– Jean-Pierre Lefebvre, introduction aux œuvres complètes de Franz Kafka, Gallimard, bibliothèque de la pléiade.

Dans son carnet de route mensuel, Thierry Crouzet écrit ceci :

Je lis avec toujours autant de plaisir (…) Fuir est une pulsion de Guillaume Vissac, les copains du web, engagés comme moi dans la journalisation de leur vie numérique, avec cette sensation ambiguë que c’est en ligne que se joue la littérature contemporaine et en même temps la fin d’un monde, avec la célébration de l’ultracapitalisme victorieux toute catégorie, là où l’ancienne chaîne du livre reste encore artisanale, avec des hommes et des femmes qui se parlent, s’embrassent, se sourient, déjeunent ensemble, s’aiment et se détestent.

Le web ne m’a rien donné d’humain, de la haine en pagaille, des disputes, de fausses relations, le tout sous le couvert pour chacun de la quête de la reconnaissance ultracapitaliste (…) 

Je reste convaincu que la littérature se joue là, dans l’ouverture des processus créatifs, dans leur théâtralisation, dans l’augmentation sociale de nos intelligences. Mais que font la plupart des auteurs web ? Ils nous balancent leurs textes comme s’ils étaient définitifs (…)

Je dis une chose et son contraire. J’ai besoin du web, ne serait-ce que pour y tenir mon atelier, mais en même temps il veut me détruire, parce qu’il est un raz-de-marée. Il ne me reste que la tactique du judoka : utiliser la force de l’adversaire.

Je lis moi aussi le journal de Guillaume Vissac, et je comprends ce que Crouzet veut dire, quand il dit que si écriture web il y a, c’est ici qu’elle se niche, dans ces pratiques d’écriture. Pourtant, le journal est vieux comme la littérature, bien antérieur à l’avènement du web. Mais il y a chez Guillaume, peut-être inconsciemment, le désir de faire « œuvre », au sens noble du terme. Oeuvre, tout compte fait, je ne sais pas si ça lui plairait. Le désir de faire quelque chose qui lui est propre. Lui dit : 

Comment s’entraîne-t-on quand on écrit ? Est-ce que l’on fait ses gammes ? (...) mes gammes, c’est ce journal.

Plus loin, il dit :

J’aurais pu écrire ce journal de bien des façons différentes. J’y ai pensé. En y pensant, je me suis vu l’écrire. Je n’ai pas vu les mots articulés sur une page blanche ou grise, ou noire, des caractères dans telle police et de telle taille dans un espace html. Non, mais je me suis vu faire ce que j’écrivais que j’allais faire. De telle sorte que ce n’était plus la vie qui était retranscrite en écriture mais le contraire : le désir d’écriture devenant un moteur de comportement à avoir dans la vie. Et, finalement, ces choses que je me voyais faire en vue de les écrire, je ne les ai pas faites. Ce n’est pas de n’avoir pas vécu ces scènes qui m’empêche a priori de les écrire, c’est autre chose. Un genre d’élan vital. Un flux. Une énergie que je n’ai pas. Quelque chose comme à quoi bon, mais qui sonnerait moins français que ça. Quelque chose d’étranger, dans une langue que je ne maîtrise pas (...)

L’écriture web, c’est aussi la pratique du journal vidéo, telle que proposée par François Bon (qui par ailleurs a repris depuis quelque temps déjà son journal image). Le Vidéo-journal, c’est ici. Le Journal image, c’est là.


Écriture :

« Mon » roman, ce truc sur lequel je trime depuis deux ans : Je pensai en avoir fini avec Valparaiso. Guillaume Vissac a lu mon tapuscrit, a suggéré quelques pistes, et me voilà reparti ! Un truc dont je n’avais pas du tout conscience, et que Guillaume a tout de suite vu : ce autour de quoi je tourne avec ce livre, c’est le roman noir.

Du coup, l’autre projet de livre qui pointait son nez va continuer sa lente maturation en attendant que je me libère l’esprit de ce Valparaiso. 

Et comme il est question de récit noir :

Las Vegas, août 2018. Une nuit que je tournais en rond sans trouver le sommeil, je finis par m’assoupir un court moment aux premières heures du jour. Je rêvais cette photo, et une nouvelle qu’elle pourrait illustrer. Ça commencerait comme ça :

Un ange est venu pour le rachat des âmes. Il voulait me sauver. Il ne m’a pas trouvé. Il a trouvé le bar.

Ces dernières semaines, de nouveaux éléments sont apparus : un photoreporter. Une blonde inflammable. Un type disparu depuis 40 ans. Une ville fantôme. Une mafia locale, des extra-terrestres. Sans rien révéler, c’est un peu une variante compacte de Valparaiso (Guillaume, je ne te dis pas merci 😉).

Reste maintenant à déterminer le MacGuffin : 

Le MacGuffin est un prétexte au développement d'un scénario. C'est presque toujours un objet matériel et il demeure généralement mystérieux au cours de la diégèse, sa description est vague et sans importance.

Wikipedia


Avant Kafka, j’ai lu Elmore Leonard, auteur de polar bien connu. Inconnu 89 est un petit bijou dans le genre roman noir (je dis ça en passant).

Kafka / Leonard, même combat ? Au-delà de la boutade : Kafka fuyait tout tic d’écriture, se concentrait sur le récit, évitait les fioritures. Étrange comme ça me fait penser aux dix règles d’écriture d’Elmore Leonard.

Pour rappel, les voici :

  1. Ne commencez jamais un livre en parlant de la météo.

  2. Évitez les prologues.

  3. N’utilisez jamais un verbe autre que « dire » pour mener le dialogue.

  4. N’utilisez jamais d’adverbe pour modifier le sens du verbe « dire »… assena-t-il doctement.

  5. Gardez vos points d’exclamation sous contrôle. Vous n’avez pas le droit d’en utiliser plus de deux ou trois pour 100 000 mots de prose.

  6. N’utilisez jamais les mots ou expressions « soudain » ou «  l’enfer se déchaîna ».

  7. Utilisez les dialectes régionaux et les patois avec parcimonie.

  8. Évitez les descriptions détaillées des personnages.

  9. N’entrez pas dans les détails lorsque vous décrivez les lieux et les objets.

  10. Essayez de laisser de côté les passages que les lecteurs ont tendance à sauter.

    Ma règle la plus importante est celle qui résume les dix autres : si ça a l’air écrit, je le réécris.


Back to the future :

  • Quand François Bon habitait à côté de Montpellier, et qu’il parlait littérature à la télévision, c’était déjà la même passion pour les textes, la même soif de partage, le même sourire et la même bienveillance. La bibliothèque semble plus ordonnée, les livres (pour certains, les mêmes qu’on aperçoit encore dans les vidéos récentes), déjà passablement usés par les lectures assidues. Flaubert, Gracq, Beckett, Bergounioux, Novarina et Michon sont déjà là. Simenon en impose dans la bibliothèque, mais François n’en parle plus trop aujourd’hui.

  • Quand Alan Moore partit à New York pour la première fois, en 1985, il a consigné l’expérience dans un journal, désormais accessible en ligne. C’est drôle et intelligent, évidemment. Et ça n’a rien perdu de sa justesse.

Alan Moore, dans un épisode des Simpsons.

Et c’est tout pour aujourd’hui !

Ne traînez pas trop sur les réseaux sociaux, sinon gare à l’instant karma. De toute façon, la vraie vie est ailleurs. Prenez soin de vous, et du monde. C’est de ça que nous avons tous besoin (we all shine on ! Yeah !)

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