Rien que du bruit #25

Aujourd'hui : Shakespeare, Molière et l'Italie | Un conte de Noël | François Bon, Richard MacManus | David Bowie et... Fonzie!

Votre temps est précieux : cette lettre vous prendra à peine 7 minutes pour la lire intégralement. C’est parti !

Vous aussi, vous avez un pull moche à porter pour Noël ?

Shakespeare, Molière et l'Italie :

La dernière fois, je vous parlais de Shakespeare, et de la paternité incertaine de certaines pièces, confirmée à l’aide d’une IA. Chez nous revient régulièrement sur le tapis l’idée que Corneille aurait écrit les pièces de Molière. Cette fois, l’Intelligence artificielle semble prouver que la théorie ne tient pas : Molière est bien l’auteur de ses pièces. Un essai (en anglais et assez technique, mais passionnant) de deux chercheurs français, Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps :

Comme pour Shakespeare, un débat acharné a émergé concernant Molière, un acteur prétendument sans instruction qui, selon certains, n’aurait pas pu écrire les chefs-d’œuvre qui lui sont attribués. Au cours des dernières décennies, la thèse selon laquelle Pierre Corneille serait leur véritable auteur est devenue populaire, principalement en raison de nouveaux travaux en linguistique computationnelle. Ces résultats sont réévalués ici grâce à des méthodes d’attribution de pointe (…) L’analyse du lexique, des rimes, des formes de mots, des affixes, des séquences morphosyntaxiques et des mots de fonction ne donne aucune indication qu’un autre auteur parmi les principaux dramaturges de l’époque aurait écrit les pièces signées sous le nom de Molière.


À propos de Shakespeare, un article récent du Monde posait la question suivante : et si Shakespeare était une poétesse italienne ? C’est à lire ici

Et puisqu’on parle d’auteures italiennes, un article intéressant du New York Times sur l’effet Ferrante en Italie, qui a mis fin à une domination masculine du marché du livre transalpin. Avec le succès de la série « L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante, les auteures italiennes bousculent l’establishment littéraire à prédominance masculine du pays :

En Italie, la littérature fut longtemps considérée comme une affaire strictement masculine. Les éditeurs, les critiques et les comités des prix littéraires considéraient les livres écrits par des femmes comme des lectures de genre ou de plage. Ils se moquaient d’Elena Ferrante, la considérant comme une simple auteure de best sellers.

Puis les romans de Ferrante sont devenus un phénomène international, se vendant à plus de 11 millions d’exemplaires, à l’origine d’une série sur HBO, et cimentant sa réputation d’auteure italienne (homme et femme confondus) la plus douée de sa génération. Son ascension et la redécouverte de quelques-unes des grandes auteures italiennes du siècle dernier ont permis à une nouvelle génération d’émerger, ébranlant le microcosme littéraire du pays. Les auteures remportent désormais des prix prestigieux, sont traduites et se hissent dans les meilleures ventes.


Un conte de Noël :

En guise de conte, je vous propose un texte que j’ai écrit en décembre 2016, toujours d’actualité :

D’abord, je voulais écrire un conte de Noël. Mais le monde est bien triste ces temps-ci, qui n’a que la misère et l’horreur à offrir : les hommes souffrent et meurent, les bêtes souffrent et meurent de la main des hommes, la terre se meurt de notre trop-plein de souffrance.

Alors Noël… Pour qui travaille dans le commerce, les fêtes de fin d’année sont un drôle de cirque. Je me souviens d’un dessin de presse paru il y a quelques années (dont j’ai oublié l’origine et l’auteur, on me pardonnera), qui montrait un type entrant dans une librairie.

Le libraire : «vous voulez quoi?»

Le client, visiblement agacé : «N’importe quoi, c’est pour offrir.»

La caricature me frappe encore tant elle est juste.

Parfois, dans le flux des visages crispés, contraints, pressés, de belles rencontres tout de même, des échanges brefs, trop brefs, et pourtant riches. Et puis, soudain, une image : dans l’auditorium du magasin, transformé en espace jeunesse, quatre enfants, 5 à 7 ans, pas plus, emmitouflés dans leurs écharpes et leurs blousons, couchés sur le sol, occupés à déchiffrer un livre de comptines. Ils sont seuls, sans leurs parents. Ils ne me voient pas les observer. Leurs lèvres bougent à peine tandis qu’ils cherchent à faire sens des lettres inscrites sur le papier, et voilà tout à coup leurs visages qui s’illuminent, et de leurs bouches s’élèvent un chant naïf et tendre adressé au père Noël.

On m’objectera qu’il ne faut pas mentir aux enfants quant à l’existence du père Noël ; il y avait tellement de ferveur dans ce chant fragile, tellement de magie, que je veux bien moi aussi y croire encore.
Le plus beau cadeau que ces enfants ont reçu hier soir, c’était de découvrir qu’il y avait dans les livres un monde qui pouvait prendre vie sous leurs yeux, un monde qui leur appartenait en propre. Et quand plus tard ils auront découvert que le père Noël était une fable, il leur restera la magie apprise dans les livres. Peut-être alors de ce savoir ils construiront une société meilleure.

On ne se refait pas. Je crois toujours aux mythes ; je crois, moi, aux contes et aux récits merveilleux, appris à 5 ou 7 ans dans des livres d’enfants.


un auteur à l’heure d’internet :

J’ai déjà évoqué la série d’entretiens avec François Bon menés par Franck Senaud. Ici, l’épisode 3, récemment mis en ligne. Comme toujours, des choses importantes : 

(…) depuis deux ou trois ans, la conviction aussi que ce n’est plus dans le livre que ça se passe : ça n’empêche pas qu’il s’y produise des choses étonnantes, que la littérature continue d’y vivre. Mais mon labo est résolument côté web, j’essaye juste de construire la tranquillité intérieure, à ces frontières qui non seulement se reconduisent, mais s’épaississent. L’histoire littéraire y aide : les quatre livres de Rabelais sont autant d’étapes dans la transition due à l’imprimerie, et la constitution sociale et symbolique de l’auteur. Les œuvres nées dans les contraintes d’une transition, même portant les stigmates de ces changements de contexte, et ça vaut pour les incohérences ou incomplétudes de Balzac comme de Proust, valent mieux que celles qui continuent sur les autoroutes balisées de leur époque, ne serait-ce que pour porter en elles la trace vive de ces bascules, la ville chez Balzac et Baudelaire, la circularité et la subjectivité des perceptions et sensations chez Proust. Il faut aussi accepter que ce qui naît par ou dans les nouvelles configurations n’ait pas de dette à payer envers nous autres, qui y avons durci notre cuir, portons de belles cicatrices ou qui simplement – c’est probablement mon cas –- continuent d’inventer dans le web depuis la porte première de leur arrivée, donc pour moi le monde du livre, auquel pourtant je n’appartiens plus…


Pris entre deux feux, coincé entre deux chaises : libraire et auteur. Et le sentiment, depuis longtemps, que quelque chose de résolument neuf ne demande qu’à éclore. Et en même temps, je me sens trahi par le web. Trop naïf sans doute, je n’ai pas vu ou voulu voir que les réseaux dits sociaux n’étaient que des machines à fric, l’exploitation du temps de cerveau disponible poussé à son acmé. J’ai voulu croire aux pure players, et j’ai publié deux livres chez un éditeur aujourd’hui disparu, qui n’a jamais daigné me payer mes droits d’auteur. Le même vieux monde, sous des habits neufs.

Alors ? À nous de nous réapproprier le web : blogs, vlogues, podcasts, expérimentations en tout genre ; Littéra-Tube ou journaux filmés littéraires, comme les appelle Erika Fülöp. L’envie de taraude depuis un moment de jouer avec le son. J’enregistre avec mon smartphone des morceaux de vies d’une minute, pris au hasard : dans la rue, dans un pub, en forêt, en voiture. Reste à trouver la forme à donner à tout ça, une forme originale. Littéra-sound, en quelque sorte. 😉


Dans la dernière livraison de son infolettre Cybercultural, Richard MacManus revient sur les évolutions technologiques des dix dernières années, la montée en puissance du streaming et des réseaux sociaux, du smartphone au détriment de l’ordinateur :

Cette dernière décennie a été sensiblement plus sombre que la précédente, comme les années 1970 après les années 1960. Rétrospectivement, le Web 2.0 avait une philosophie trop optimiste qui reposait sur l’idée un peu naïve que « le Web est fait de personnes ». Ceux d’entre nous qui ont écrit et publié des études sur le Web 2.0 auraient dû prendre davantage en compte les inconvénients potentiels, car à partir de 2010, Internet est devenu de plus en plus dominé par quatre grandes sociétés : Facebook, Apple, Amazon et Google (parfois étiquetées FAANG, si vous y ajoutez Netflix). Nous, le peuple, étions bientôt sous le contrôle des algorithmes des Big Tech. Ils nous ont tous rendus accros aux flux de données et aux bulles de filtre.

(…) Ainsi, on peut parier qu’avec le recul, la décennie qui vient de s’écouler sera finalement considérée comme une époque dorée pour le contenu culturel sur Internet… avec comme réserve majeure que les modèles commerciaux qui ont émergé sont loin d’être idéaux pour les créateurs. Pour les musiciens, les revenus du streaming sont à des années-lumière de ce qu’étaient les ventes de CD (ou même des ventes des téléchargements) (…) La plupart des auteurs actuels ne gagnent pas leur vie avec les ventes de leurs livres. Le pire étant pour les médias d’information, l’industrie de la publicité en ligne, leur principale source de revenus, ayant été décimée par Google et Facebook.

Les années 2010 ont été une aubaine en matière d’accès à du contenu culturel, et une catastrophe en ce qui concerne la rémunération des créateurs de ce contenu. Il nous reste à souhaiter que la prochaine décennie voie l’émergence de nouveau business models plus justes.


C’est Noël, c’est cadeau 🎁

Rien Que Du Bruit : 12 numéros cette année. 78 abonnés. La formule payante, sans obligation, n’a fait que peu d’adeptes pour l’instant. Comme c’est bientôt Noël, et qu’il me reste quelques exemplaires du journal MIXTAPE, allez, je l’offre à tout nouvel abonné payant (offre valable jusqu’au 15 janvier). MIXTAPE est normalement vendu 12 €, et je vous offre aussi les frais de port. Noël, je vous dis !

Et pour les dix plus rapides, en plus, un de mes livres au choix : L’été entre deux sommeils, 50 nuances de générateurs ou L’appel de Londres, dans la limite des stocks disponibles (attention, pour L’appel de Londres, il s’agit de mes exemplaires auteur, les stocks sont très limités ! Premiers abonnés, premiers servis 😉).

Enfin, pour tous, et jusqu’au 31 décembre, une remise de 20 % sur l’abonnement, en cliquant ici !

(je contacterai par mail les nouveaux abonnés pour le choix des livres)


Musique !

Pour finir, une pépite so seventies, kitch à souhait : David Bowie en 1976 sur le plateau du Dinah Shore Show. Au programme, une version live impressionnante de Stay, une interview façon Michel Drucker avec Nancy Walker et Henry Winkler (oui, le Henry Winkler de la série Happy Days, Arthur Herbert Fonzarelli : Fonzie himself !) et une leçon de karaté… avec Bowie en sparring-partner 👨‍🎤🥋.

Et c’est tout pour aujourd’hui… et pour 2019. Passez de très belles fêtes. Rendez-vous en 2020 !