Rien Que Du Bruit #27

Chevillard & Nabokov | Écrire web et détruire quand même l'Internet | Pink Floyd, Buddy Holly, Jeff Bezos et Elon Musk dans la machine | Les mots intraduisibles | Danser au-dessus du chaos.

On s’explique mieux l’effet papillon, ce battement d’aile qui soulève un ouragan à l’autre bout du monde, quand on sait que cet inconséquent et léger lépidoptère est poursuivi par l’impétueux et massif Nabokov. — Éric Chevillard

Vladimir Nabokov, vers 1975 | Photographie de Horst Tappe / Getty Images

Éric Chevillard, depuis dix ans propose chaque matin sur son blog L’Autofictif, trois courts billets qui sont la quintessence de son œuvre : drôles et intelligents. Et, joie !, chaque année en janvier, L’Arbre vengeur les réunis en volume. Le dernier en date, L’autofictif incendie Notre-Dame, est ainsi déjà disponible. Un bonheur n’arrivant jamais seul, le recueil sort en même temps que le nouveau roman de Chevillard, chez Minuit, L’explosion de la tortue.

On entend souvent parler d’écriture web, sans savoir ce que cela veut dire. Ce travail, qu’Éric Chevillard nous propose sur son blog, par sa régularité et ses exigences formelles s’en rapproche en tout cas fortement. Voici la présentation du projet, tel qu’il le définit lui-même :

En septembre 2007, sans autre intention que de me distraire d’un roman en cours d’écriture, j’ai ouvert un blog, quel vilain mot, j’ai donc ouvert un vilain blog et je lui ai donné un vilain titre, plutôt par dérision envers le genre complaisant de l’autofiction qui excite depuis longtemps ma mauvaise ironie. Rapidement j’ai pris goût, et même un goût extrême, à cet exercice quotidien d’intervention dans le deuxième monde que constitue aujourd’hui Internet et à ces petites écritures absolument libres de toute injonction. Mon identité de diariste est ici fluctuante, trompeuse, protéiforme. Je me considère à mon tour comme un personnage, je bascule entièrement dans mes univers de fiction où se rencontre aussi, non moins chimérique, le réel. Je ne m’y interdis rien, c’est le principe, ni la sincérité ni la mauvaise foi, ni même à l’occasion l’assassinat. Ces pages pourront être lues ainsi comme la chronique nerveuse ou énervée d’une vie dans la tension particulière de chaque jour.


Écriture web, celle de Joachim Séné l’est assurément. Son dernier livre, L’homme heureux (détruire Internet), utilise le web à la fois comme moyen d’écriture et comme sujet. C’est assez vertigineux. Vous pouvez l’acheter ici, ou directement auprès de l’éditeur.

Daniel Bourrion lui aussi écrit sur le web (dessus et dedans, si je puis dire). Il vient de lancer sa newsletter : « Manière de lutter contre la logique d’écrasement perpétuel des contenus les uns par les autres sur le web ; restructurer des fragments qui sans cela pourraient se retrouver écartelés du fait de la logique centripète dudit web ; d’aller, enfin, un peu plus vers le lecteur en lui facilitant la découverte de mon travail. »


Nous sommes en 2020 : les auteurs sabordent Internet de l’intérieur, et nous vivons dans un futur dystopique. Welcome to the machine !

Cette infolettre comporte 1537 mots, soit environ 6 minutes de lecture.


Buddy Holly, ressuscité ! (source Base Holograms)

Not fade away, chantait Buddy Holly. Ce qu’on peut traduire par : ne jamais disparaître. Mais pensait-il vraiment à ça, en l’écrivant ? Grâce au transhumanisme et une bonne dose de technologie, les rockstars mortes remontent sur scène ! Un article du NYTimes. Ooo-bop, wop-bop-bop !, aurait-dit l’ami Buddy (les anglophones me pardonneront ce mauvais jeu de mots).


Jeff Bezos et Elon Musk dans les étoiles

Depuis novembre dernier, je vous en ai alors parlé, nous avons rejoint le futur de Blade Runner. Mais depuis plusieurs années déjà, un homme, Jeff Bezos, impose ses rêves les plus fous à une humanité pour l’instant toujours majoritairement sous le charme, via son entreprise tentaculaire : Amazon. 

Comme le souligne un article de la revue Jacobin (en anglais), son attitude n’est pas sans rappeler celle du personnage de Niander Wallace de la Wallace/Tyrell Corporation, dans Blade Runner 2049. Après avoir révolutionné le commerce en ligne, Bezos prétend sauver l’humanité en l’envoyant dans l’espace, où il envisage de créer, à proximité de la Terre, des colonies spatiales appelées cylindres O’Neill (à proximité de la Terre, sans doute pour pouvoir continuer facilement à livrer, via des drones, les commandes passées sur Amazon !).

L’homme le plus riche du monde a l’intention de « sauver la Terre », pas moins, et Bezos affirme que le voyage dans l’espace est « le seul moyen » à ses yeux de mettre efficacement sa fortune colossale au service de l’humanité. Une déclaration qu’il a jugé bon de faire alors que dans le même temps il fait pression et obtient l’annulation d’une nouvelle taxe visant les entreprises réalisant un CA supérieur à 20 millions de dollars, voulue par la mairie de Seattle (où se trouve le siège d’Amazon) et destinée à renforcer les programmes d’aides aux sans-abri.

Rappelons enfin les conditions de travail insupportables auxquelles sont soumis les employés d’Amazon, y compris en France : 

Les lecteurs optiques portables dont sont équipés tous les employés travaillant dans les entrepôts sont également des instruments de surveillance : chaque tâche accomplie est chronométrée, et chaque déplacement, y compris les pauses aux toilettes. Plutôt que de climatiser les entrepôts, l’entreprise préfère avoir des médecins sur place prêts à intervenir en cas de malaise d’un employé. Comme le dit l’article : Bezos n’a besoin de réplicants tant qu’il peut broyer à sa guise la classe ouvrière dans la réalisation de son grand projet, sa vision d’un monde meilleur ! 

La fabrique de réplicants, dans Blade Runner 2049. Bientôt un produit de la gamme Amazon Basics ?

Ah oui, et pendant que Jeff Bezos prévoit de coloniser l’espace, Elon Musk envisage d’installer durablement un million d’êtres humains sur Mars, d’ici 2050. C’est à lire ici.

Dites, puisqu’on en est à parler de détruire Internet, les GAFAM, tout ça, et que nous sommes entre nous, en bonne compagnie : seriez-vous prêts à troquer votre beau smartphone pour un vieux Nokia des années 90 ? 

Radiations, récupération des données personnelles et risques de troubles de la vision et du sommeil poussent certaines personnes à retourner vers des modèles de téléphone moins sophistiqués.

Un article à lire sur Slate.fr.

De toute façon, le problème aujourd’hui, avec Internet et nos smartphones, c’est que nous sommes victimes du syndrome des multitâches : nous devons mener de front quantité de projets, jusqu’à l’épuisement. Mais le problème ne vient peut-être pas de ces tâches multiples et simultanées qui nous occupent, mais plutôt du sentiment d’urgence qui nous oppresse. Il suffit de ralentir : ce qui était perçu comme un frein devient un stimulateur de créativité. J’aime assez ce concept de « Slow Motion Multitasking » développé par Tim Hardord. Un podcast à écouter ici.

Et si vous avez dû un jour, comme moi, affronter la page blanche, ce podcast-ci vous aidera sûrement.


Ce que les mots intraduisibles que nous aimons tant adopter disent de nous :

Les Inuits ont 40 mots pour dire la neige. Saudade n’a pas d’équivalent dans aucune autre langue que le portugais. « Il y a quelque chose de profondément séduisant dans l’idée que d’autres langages contiennent des codes impossibles à déchiffrer », écrit David Shariatmadari dans un article sur le site Literary Hub (en anglais). 

Le concept de « mots intraduisibles » préserve l’idée que le monde ne peut jamais être entièrement fixé et garde une part de mystère. (…) Il maintient vivante la possibilité de s’échapper — que quelque chose qui nous dépasse existe au-delà de nos expériences quotidiennes. Mais, poursuit Shariatmadari, c’est également une excuse facile pour nous éviter les tâches difficiles que sont l’empathie et la compréhension. Le feu de camp dans les montagnes, une image d’Épinal qui vient à l’esprit quand on pense au Pakistan, permet en réalité deux choses : elle nous conforte dans l’idée que nous n’avons pas grand-chose en commun avec le Pakistanais moyen, elle les met à distance, les faisant correspondre aux histoires étranges que nous entendons à leur sujet : ils sont tour à tour ésotériques, belliqueux, fanatiques, excentriques et primitifs. La deuxième chose, c’est qu’elle nous dispense de chercher à savoir qu’elles sont réellement leurs conditions de vie.

(…) Le culte des mots intraduisibles ne s’arrête pas à l’orientalisme. Ces mots se répandent, comme des mèmes, avec toujours les mêmes explications trompeuses répétées ad nauseam. Souvent, ils sont le reflet des stéréotypes que nous portons sur la culture en question. Ces types nordiques joyeusement excentriques, quand ils ne sont pas dans le sauna, n’aiment rien de mieux que de faire utepils, dit-on. Utepils, le mot norvégien qui signifie : “s’asseoir dehors par une journée ensoleillée en dégustant une bière”. N’est-ce pas éminemment révélateur de la culture scandinave ? Sauf que utepils n’est pas un verbe, c’est un substantif, composé d’ute signifiant “extérieur” et pils, “bière”. Utepils signifie donc “une bière dehors” — un concept qui parlera aisément aux Britanniques, par exemple, dont les pubs sont souvent équipés de terrasses ou jardins extérieurs (les Allemands appellent ça Biergarten, NDT).


“Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse”.

Ainsi parlait Friedrich Wilhelm Nietzsche.

Quand vous agissez, ne pensez plus à ce que vous faites. Laissez-vous porter. Agissez avec votre cœur. Agissez en poète : 

Alonzo King, fondateur et directeur artistique du "Ballet Alonzo King" (San Francisco)

Et je vous abandonne ici. Merci à Caroline pour les conseils précieux, et à Diane et Patrick pour la leçon de vie (ils se reconnaîtront). Prenez du temps pour vous, et ne lâchez rien ! Il y a de la beauté dans le chaos, je vous assure.