Rien que du bruit #28

Aujourd'hui : Neil Jomunsi | Marc Andreessen, culture, littérature & Internet | violences sexistes dans l'édition et la photographie | William Gibson | Christophe Sanchez | Van Morrison

© Gabriela Manzoni - Les comics retournés - 2016

La page blanche. Ceux qui n’écrivent pas ne peuvent sans doute pas comprendre la frustration que peut engendrer l’absence totale et soudaine d’inspiration. J’en ai parlé la dernière fois ici. Neil Jomunsi revient, dans un article touchant, sur sa « traversée du désert » :

Mauvaise nouvelle : ça peut arriver à tout le monde. Bonne nouvelle : on peut s’en sortir et retrouver l’envie.


1557 mots, 6 minutes de lecture. On y va ? C’est parti !


L’impact de l’internet sur la culture

Un article qui part d’une citation de Marc Andreessen. Mais avant d’en aborder le fond, quelques mots pour situer le contexte :

Marc Andreessen est une figure moins connue et pourtant clé de l’essor du web au début des années 90. En 1993, avec d’autres étudiants de l’Université de l’Illinois, il développe Mosaic, le premier navigateur web complet disponible pour les systèmes d’exploitation Mac OS, Windows et UNIX. Il crée ensuite Netscape, une entreprise d’informatique pionnière du web à destination du grand public avec son navigateur web Netscape Navigator, basé sur Mosaic. Microsoft ripostera en incluant par défaut son propre navigateur web dans Windows 95. Il s’en suivra un procès retentissant, qui finira par donner raison à Netscape trois ans plus tard, mais trop tard : l’entreprise d’Andreessen est exsangue, et elle disparaîtra peu ou prou, après avoir été rachetée par AOL. Mais Andreessen aura eu le génie de développer en interne un projet open source baptisé Mozilla, du nom de la mascotte de Netscape, un gros lézard inspiré du monstre japonais Godzilla. Mozilla est aujourd’hui la société mère des logiciels Firefox et Thunderbird.

Bref, Andreessen est aujourd’hui un homme à la parole rare, et chacune de ses interventions est suivie avec attention et décortiquée. Au cours d’un entretien avec Kevin Kelly, co-fondateur du magasine Wired, il énonce la chose suivante :

Il semble que l’impact de l’Internet sur la culture ne fait que commencer. Un monde dans lequel la culture est basée sur l’Internet, ce qui, selon moi, est en train d’arriver, n’est que le début. Ça arrive maintenant, parce qu’il fallait qu’Internet devienne d’abord universel, avant de pouvoir définir la culture. 

Partant de là, Richard MacManus, l’auteur de l’article, s’interroge. Que voulait réellement dire Andreessen quand il parle de « culture basée sur L’Internet » ? Et comment l’Internet pourrait-il « définir la culture » ?

Jusqu’à l’avènement du streaming dont Spotify est la figure de proue, on considérait l’Internet comme un simple un canal de distribution de la musique, sur le principe d’iTunes. Spotify a changé fondamentalement la façon dont nous consommons la musique. Le streaming et le modèle d’abonnement en ligne ont, à partir de 2015, bouleversé et proprement réinventé le commerce de la musique. Ou, comme pourrait le dire Marc Andreessen, « à redéfinir la culture ». L’article revient sur l’émergence des sites de partages illégaux de fichiers mp3 à la fin des années 90, l’arrivée de Napster, d’iTunes et de l’iPod, et nous conduit jusqu’à aujourd’hui, avec le développement fulgurant du streaming légal.

MacManus évoque ensuite le développement de Netflix, et l’arrivée du livre numérique, via le Kindle d’Amazon.

L’article est un peu brouillon à mon goût, mais soulève des points intéressants. C’est à lire ici, en anglais.

Ce qui est sûr, c’est l’avènement du web, singulièrement depuis une dizaine d’années et la naissance du web 2.0, a permis aux artistes et aux auteurs d’avoir accès à des outils radicalement nouveaux, qui leur permettent de toucher directement leurs publics.

Il y a quelques années déjà, Coline Pierré et Martin Page lançaient Monstrograph, leur micromaison d’édition associative, qui propose, disent-ils nos livres bizarres, impubliables ailleurs ou refusés partout, et quelques créations sérigraphiées à la main. L’année dernière, Au-delà de la pénétration, un de ces livres « impubliables ailleurs » a connu un véritable succès accompagné par un relais média important, au point d’être repris depuis janvier dernier par les éditions Le Nouvel Attila.

Dans le domaine plus commercial de la New Romance, on sait que les éditions Hugo ou Michel Lafon puisent abondamment dans le vivier des auteurs autoédités pour enrichir leurs catalogues.

François Bon, de son côté, propose depuis longtemps, avec sa maison Tiers livre éditeur, quelques-uns de ses anciens ouvrages, une sélection exigeante de classiques méconnus et toujours ses traductions de Lovecraft, un corpus de plus en plus impressionnant. Une nouvelle étape vient d’être franchie, avec la mise en ligne d’une boutique dédiée, qui offre, en plus des livres, une série de podcasts et l’accès aux ateliers d’écriture.

Thierry Crouzet ou Françoise Renaud,  pour en citer deux que je connais un peu, proposent régulièrement, en plus de leurs ouvrages édités traditionnellement et proposés en librairie, des livres autoédités, pour des projets plus confidentiels ou intimistes.

L’auteur redevient artisan : après l’apprentissage de l’écriture, vient le temps de l’apprentissage des métiers de l’édition. « Métiers » au pluriel, puisque le voici éditeur, typographe, correcteur et libraire, webmaster et community manager !

Évidemment, nous n’en sommes qu’aux balbutiements d’un changement profond, et dans la phase la plus difficile : celle qui, après l’euphorie des débuts, voit une sorte de reflux arriver qui rend les choses financièrement difficiles, alors que dans le même temps les relations se tendent avec les éditeurs. Une période qu’on espère courte et transitoire.

Sur une note plus légère, et puisqu’on en est à mesurer l’impact de l’Internet sur la culture, un article amusant du journal Le Monde : ce que les émojis disent de vous. Omniprésents et en permanence réinterprétés, les smileys forment une nouvelle catégorie de ponctuation que chacun s’approprie à sa manière.


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Le mouvement #MeToo n’en finit plus de faire des vagues, et ce sont tous les pans de la société qui sont remis justement en question. On ne se posait pas la question concernant le petit monde de l’édition. Depuis l’affaire Matzneff, on sait que le peu reluisant milieu germanopratin n’a rien à envier au Vatican, quand il s’agit de couvrir les agissements des siens. Le livre de Vanessa Springora a aussi permis de libérer la parole des femmes victimes de harcèlement dans l’édition. Une enquête de France Info fait le point sur la question.

Le milieu de la photographie lui non plus, malheureusement, n’est pas en reste. Marie Docher, sur le site du collectif La part des femmes, engagé en faveur de la visibilité et de la reconnaissance des femmes photographes, n’y va pas avec le dos de la cuillère :

Je ne sais pas comment vous gérez vos moments de déprime mais personnellement l’idée d’aller me droguer et baiser dans les bordels d’Asie du sud-est ne m’est jamais venue à l’esprit. Que je sois une femme doit sans doute peser dans la balance mais je fais le pari que ça ne monte pas au bulbe de tous les hommes. Ou alors je me beurre les lunettes. C’est possible.

(…) Je vous parle d’un photographe, un vrai, un qui a été « en première ligne » des combats. Il a « l’œil du soldat et l’esprit du guerrier ». C’est important de savoir parler de soi dans ce métier, de se positionner. Lui c’est un des plus grands photo-journalistes français. Si, c’est marqué partout, sur son site, ses dossiers de presse et à force de l’écrire c’est repris dans des articles de magazines. Ça doit être vrai.

Il a commencé sa carrière dans les années 80 avec les gros sujets : la guerre et les prostituées. C’est un peu lié notez bien : triompher dans les guerres comme au lit… symboliquement je veux dire parce qu’il était pas au front avec un flingue tout de même. Il explique qu’il n’aborde pas tous les sujets de la même façon. La guerre et les blousons noirs, il y va « avec distance ». Les bordels, il y va avec sa bite et son boîtier. Ah ben dites, parfois il faut savoir payer de sa personne.

Ma bite et mon boîtier : la fin d’un mythe viriliste : c’est à lire ici.


Sur mon site, quelques articles que vous avez peut-être loupés :


Périphériques, de William Gibson, vient de paraître en français aux éditions Diable Vauvert. La traduction est de Laurent Queyssi, un sérieux gage de qualité.

Après trois livres ancrés dans le présent, Gibson revient avec un gros roman de 600 pages, qui embrasse toute la culture SF : futur dystopique, technologie, voyage dans le temps et monde parallèle. Ci-dessous, une longue interview à propos du livre (en anglais).


Les éditions Gros textes viennent de faire paraître La ligne sous l’œil, un nouveau recueil de poèmes signé Christophe Sanchez, un petit livre très élégant, ce qui ne gâche rien.

Une peur s’ouvre se ferme,

paupière sur l’œil de la mer.

A cette idée dans le vent,

rabattre vite le caquet.

Avant que ne fore la vague,

il me faudra cligner des yeux.


Pour finir, une pépite comme on les aime : Van Morrison chante Moondance le 22 avril 1977 sur le plateau de l’émission Midnight Special. OK, me direz-vous. Sauf qu’il est ici accompagné… de George Benson et Carlos Santana aux guitares, Dr John aux claviers, Tom Scott au sax et d’Etta James aux chœurs, qui clôt l’affaire avec un solo de scat be-bop définitif.