Rien que du bruit #29

Aujourd'hui: une infolettre entièrement dédiée à la photographie ! Dites Cheese !

Lorsque Les Inrockuptibles était encore un magazine trimestriel consacré au rock, la rédaction justifiait son choix du noir & blanc pour ses pages intérieures par cette citation de Jacques Tati, mise en exergue de chacun des numéros : « Trop de couleurs distrait le spectateur. » De fait, le choix du noir & blanc, lié certainement à une contrainte économique, conférait à la revue une élégance rare, comme un gage de sérieux, qui détonnait vis-à-vis de ce qu’on trouvait par ailleurs.

Pourquoi cette caution de respectabilité accordé à la photographie en noir & blanc ?

Contrairement à ce qu’on croit, la couleur est arrivée très vite en photographie. Mais elle n’a été popularisée qu’à partir des années 30, par Kodak, avec l’invention de ses pellicules Kodachrome. (Pour tout savoir sur l’histoire de la couleur en photographie, je vous renvoie à la très complète page Wikipédia sur le sujet). Mais le noir & blanc est longtemps resté le mode d’expression privilégié de nombreux photographes professionnels. Certains jugeaient les pellicules couleurs peu fiables, d’autres recouraient au n&b par choix esthétique :

« L’émotion, je la trouve dans le noir et blanc : il transpose, il est une abstraction, il n’est pas “normal”. La réalité est un déluge chaotique et, dans cette réalité, on doit effectuer un choix qui rassemble de façon équilibrée le fond et la forme ; alors, s’il faut en plus se préoccuper de la couleur ! Et puis, les couleurs “naturelles”, cela ne veut rien dire. » (Cartier-Bresson)

On aurait pu croire, à l’heure des appareils photo numériques de plus en plus précis et fidèles en terme de rendu des couleurs, le noir & blanc condamné. Il n’en est rien. La couleur a conquis depuis longtemps désormais ses lettres de noblesse, mais n’a pas supplanté le N&B. 

À titre personnel, il me semble que la couleur fait sens quand elle apporte quelque chose à l’image. Sinon, elle la parasite, en quelque sorte. Les meilleures photos couleurs sont celles où la couleur explose (comme dans certaines images de Joel Meyerowitz : le regard du spectateur est perdu, on est déboussolé, en déséquilibre, pris de vertige), ou au contraire quand la couleur est comme lissée, uniforme. Elle est un voile qui recouvre l’image, et devient une sorte de monochrome.

Le noir & blanc est un langage en soi, explique très bien Stewen Corvez dans une récente vidéo publiée sur sa chaîne YouTube, que je vous invite chaudement à suivre, si la photographie vous intéresse.

La couleur aussi, est un langage en soi. J’ai une tendresse toute particulière pour le travail de Saul Leiter, qui utilisait des films couleurs périmés, qui donnaient à ses photos une apparence unique. Le choix qu’il avait fait était purement économique : il achetait moins cher les films périmés, que son revendeur était trop heureux de voir partir de ses stocks.

Saul Leiter n’avait aucune idée de ce que cela allait rendre, mais c’est ce qui rendait l’exercice excitant pour lui.

Il y a fort longtemps, j’ai suivi pendant un semestre un cours de photographie. C’était aux Etats-Unis, au début des années 80. Nous avions un appareil chacun à disposition, des pellicules noir & blanc et un labo à disposition. Nous avions des cours théoriques, mais je me souviens surtout des heures passées à expérimenter avec l’appareil ou dans le labo. C’est là, observant mes erreurs et les belles surprises qui apparaissaient parfois, que j’ai pris goût à la photo.

Dans une interview récente, Joe Pugliese, un photographe qui a photographié Obama ou Bush et les plus grandes stars du showbiz, explique en quoi il a appris, et continue d’apprendre de ses erreurs :

“Au lycée, avec des amis nous avions créé un fanzine consacré au VTT. Je m'amusais beaucoup à faire la maquette du journal, et je me suis rendu compte que je devais prendre des photos pour cela, alors j'ai acheté un appareil photo dans un vide-greniers (…)

Quand j'ai commencé la photographie, certains de mes résultats les plus satisfaisants venaient de ce que j’avais foiré à 100%. Je n'avais aucune formation formelle - je n'avais pas suivi un seul cours théorique - donc tout mon apprentissage, je le faisais en lisant des livres techniques et par un processus d’essais et d’erreurs, et c’était le plus excitant. Je garde cela à l'esprit lorsque je suis en studio aujourd’hui et qu’à un moment je suis tenté de dire: « arrêtons-nous pour régler tel ou tel problème." Au lieu de cela, je continue encore une minute pour voir à quoi va bien pouvoir ressembler « l’erreur ». Je trouve passionnant le fait de ne pas savoir comment ça va sortir (…)

Au début de ma carrière, je n'avais pas la confiance nécessaire pour dire à quelqu’un: «Si vous me faites confiance, les photos seront bonnes», parce que je ne savais pas très bien si je pouvais réellement m’engager ainsi. Maintenant que j’ai un peu d’expérience, je peux honnêtement dire à quelqu'un: "Si vous me faites confiance et si vous me laissez vous guider, il y a une chance que nous fassions ensemble quelque chose de spécial. Si vous ne voulez pas me faire confiance, je ferai quand même un belle photo mais elle ne sera pas forcément originale.

Si vous avez le sentiment que vous ne pouvez pas échouer, alors c’est que vous ne prenez pas vraiment de risques. Vous devriez vraiment sentir que vous êtes tout le temps à la limite de l’échec. Parce que c'est là qu’on progresse vraiment”.

L’interview dont sont tirés les propos ci-dessus est à lire ici.


Si, comme l’écrivait en 1996 Serge Tisseron, “la photographie n’est pas la camera obscura des peintres de la Renaissance adaptée en appareil de prise de vue au XIXe siècle, mais l’ensemble formé par le photographe et sa machine, liés l’un à l’autre par l’ensemble des opérations nécessaires à la réalisation d’une photographie”, il me semble important de préciser également qu’une photographie n’est pas seulement une image. Nous sommes, depuis bien avant l’avènement du numérique, mais plus encore aujourd’hui, inondés d’images. Mais qu’est-ce qu’une photographie, précisément ? 

Instagram regorge d’images. Ça ne fait pas de ces images des photographies. Je m’explique : une photographie, c’est l’interprétation d’une image, captée par un appareil de prise de vue, par celui qui l’a prise. Ainsi, une photographie n’existe qu’imprimée, soit sous la forme d’un tirage papier, soit sous celle d’un livre.

Il ne s’agit pas ici de snobisme ou d’élitisme : ce qui rend particulière une photo, c’est son interprétation par le photographe. Le travail en postproduction, aussi léger soit-il, est tout aussi indispensable que la prise de vue elle-même. Et ce travail, calibré au millimètre, seul un tirage papier peut le rendre exactement. Nos téléphones, nos ordinateurs, obéissent chacun à des règles de colorimétries qui leur sont propres, que tout un chacun peut modifier à sa guise. L’image qui s’affiche sur nos écrans n’est qu’une pâle reproduction, une photocopie plus ou moins fidèle d’un original.

C’est un joyeux paradoxe : la photographie est (contrairement à d’autres œuvres d’art) reproductible, c’est même une de ces particularités. Mais elle est également unique.

Beaucoup de photographes accordent autant d’importance à leurs livres photos qu’aux tirages. Ainsi de Jean-Christophe Béchet, dont je vous recommande la longue interview réalisée par Laurent Breillat et Thomas Hammoudi disponible en ligne sur YouTube.

Enfin, un article du Guardian (en anglais), de Tenu Cole : Sentez l’encre et laissez-vous emporter : pourquoi je trouve du réconfort dans les livres photo :

“Instagram est comme une pizza surgelée, les expositions sont bruyantes, mais un livre photo est un acte de rébellion analogique dans un monde odieusement numérique.

(…) Je ne parle pas simplement de regarder des photos. Il y a des photos partout, et la plupart sont comme des calories vides. De nombreuses photos, même les bonnes, tendent simplement à vous montrer à quoi ressemble quelque chose. Mais si vous en séquencez plusieurs, dans un livre, disons, ou dans une exposition, vous verrez non seulement à quoi ressemble quelque chose, mais à quoi ressemble quelqu’un. Une séquence de photographies témoigne de la pensée visuelle d’un photographe, une manière de voir révélée par des choix de couleur, de sujet, d’échelle et de perspective.

(…) Ce qui rend un livre photo génial, c’est à quel point il combine un grand nombre de variables : le papier, la qualité d’impression, le type de reliure, le poids, la couleur et la texture de la couverture, la conception et l’organisation des pages intérieures, la taille et l’équilibre des couleurs des images, la décision d’utiliser des doubles pages ou non, d’imprimer sur la tranche, d’exclure du texte ou d’en inclure, et dans quelle quantité, à quel endroit du livre et dans quelle police, la taille et le poids du livre, et même l’odeur de l’encre ! Chaque grand livre photo est le fruit de multiples décisions, une invitation au royaume des sens.

(…) Dans un monde d’images assourdissantes, les consolations silencieuses des livres photo les condamnent à un public restreint, parfois même minuscule. Ils sont coûteux à fabriquer et sont rarement rentables. Ils sont ainsi une sorte de réponse don quichottesque, chimérique et généreuse, aux calculs du marché. Il y a certes quelques exemples de best-sellers, mais le sort le plus courant des livres photo est d’être condamné à l’oubli. Mais c’est précisément ce double caractère, l’association d’un travail minutieux et d’une opération financière vouée à l’échec, qui fait du livre photo une espèce d’oracle, voué à attendre patiemment sur une étagère que quelqu’un se décide à l’ouvrir, et soit alors saisi par l’intensité silencieuse et imprévisible qui s’en échappe”.


Et c’est fini pour aujourd’hui. J’espère que cette lettre vous a plu. N’hésitez pas à m’envoyer vos commentaires : vos retours sont précieux.