Rien que du bruit #34

Des carnets, des livres, William Shakespeare et un chat !

Ludwig Hohl partageait son temps entre des séjours en montagne et une cave à Genève, où il vivait reclus, écrivant et réécrivant sans cesse ses manuscrits, qu’il accrochait ensuite à une corde à linge. Un jour, il tire un coup de revolver par la fenêtre. Au policier qui l’interroge, il dit avoir tiré sur Dieu.

« Et vous pensez l’avoir atteint ?

— Oui, je crois. Un petit peu. Les pieds. »

Je ne sais pas s’il est possible de tirer Dieu comme on tire une perdrix.

Mais, si Dieu existe, lui nous donne de sacrés coups de pied dans l’arrière-train ces derniers temps.

L’histoire ne se répète jamais. Parfois, il y a des similitudes : ci-dessus, photo de voyageurs, en Californie, pendant la pandémie de grippe de 1918, portant des masques de protection et le message «portez un masque ou allez en prison». Source : Vintage Space / Alamy

Cette lettre contient 1545 mots. Ce qui ne devrait pas vous prendre plus de 6 minutes et 10 secondes de votre temps. Allez, c’est parti !


C’est un mal, paraît-il, assez répandu, qui consiste à accumuler des carnets sans jamais vraiment les utiliser. J’en avais moi-même des tonnes dans un tiroir, et toujours un dans mon sac. J’ai vidé le tiroir, et vidé mon sac.

Le 2 janvier 2019, j’ai commencé à tenir un journal numérique, via une application relativement basique, qui me permettait cependant d’organiser un tant soit peu mes notes, et j’ai arrêté d’écrire à la main : je n’arrivai de toute façon plus à me relire. Depuis, 598 entrées, on peut dire que je m’y tiens assez bien, bien mieux qu’avec mes carnets papier : j’ai ressorti le moleskine que je transportai autrefois. La dernière entrée date du 6 avril 2018, la seule pour toute l’année. Quatre seulement pour 2017.

Je triche un peu : j’avais plusieurs carnets, que j’utilisais en même temps ; un pour les notes sur le vif, d’autres dédiés à des projets spécifiques. Seulement, je mélangeais tout, et ne retrouvais rien. L’avantage de l’application numérique, c’est qu’elle permet d’avoir plusieurs journaux au même endroit, on peut y copier-coller des extraits de livres, d’articles, des photos et des liens, on y ajoute des mots clés pour mieux s’organiser.

En même temps, chaque fois que je pars en voyage, j’ai un carnet dans lequel je note tout à la main. J’en ai rempli plusieurs, que je garde précieusement. J’y glisse ou colle des tickets, des images, articles de journaux découpés hâtivement, des plans de villes (je rêverai de faire de magnifiques carnets de voyage, comme on en trouve sur Pinterest, mais, rien à faire, les miens sont moches et illisibles). 

De ces carnets, j’en ai tiré un livre, L’appel de Londres. Des nouvelles, aussi, et la matière brute d’un autre, que je me déciderai un jour peut-être à finaliser.

Cependant, le carnet papier a quelques avantages. Oui, écrire à la main me pèse. Je dois m’appliquer pour avoir une chance d’arriver à me relire. Si j’écris longtemps, mon poignet me lance. Je ne peux pas me réveiller en pleine nuit pour noter une idée sans réveiller la personne qui dort à mes côtés. Pourtant, je fixe mieux les choses lorsque je les ai d’abord écrites à la main. Je suis souvent surpris lorsque je relis mon journal numérique. Je me souviens très bien d’idées notées à la main des années en arrière. Mes carnets de notes ont une présence physique. Je peux les feuilleter, et me laisser emporter au hasard des pages. Le journal virtuel a beau jeu de stocker mes données dans les nuages, il n’est pas propice à la rêverie. Mais je peux en quelques secondes retrouver précisément quelque chose, grâce aux mots clés. À chaque chose son usage, sans doute. Néanmoins, je crois aux bienfaits de la recopie, plutôt qu’au copier-coller.

Ce matin, j’ai glissé le moleskine usé dans mon sac, à côté de mon téléphone.

Mistinguett veille sur les piles de livres dans le bureau.

C’est un mal assez répandu également, qui consiste à acheter des livres qu’on ne lira pas — ou du moins, pas tout de suite. Les Japonais ont un nom pour ça : tsundoku. 

Ça s’écrit 積ん読 et c’est un mot-valise dont les kanji signifient quelque chose comme « accumuler » et « lire ». 

En français, on parle parfois de bibliomanie, mais le terme désigne un trouble obsessionnel compulsif, et nous n’en sommes pas encore là (on me fait signe que oui, de même qu’il est préoccupant que je parle de moi à la première personne du pluriel — ça n’est pas de la mégalomanie, répondit-il, c’est une figure de style, l’énallage, et c’est pour évacuer le stress. Les Anglais avaient autrefois un nom pour ça, crûmes-nous bon de préciser : « nosism », qu’on traduirait par noussoiement, l’emploi du nous en parlant de soi-même, mais je m’égare).

Tsundoku, donc : vous prenez un livre en librairie ; le sujet, l’approche, la démarche de l’auteur vous intriguent, vous surprennent ; vous l’achetez ; de retour chez vous, le livre rejoint la pile des livres à lire : voilà ma vie. (Il y a bien sûr plusieurs piles, en différents endroits, mais c’est aussi le cas chez vous, non ?)

Pas plus tard que la semaine dernière, je suis tombé sur Le théâtre du monde de Frances Yates. Énigmatique quatrième de couverture : « Shakespeare devait avoir dans son théâtre la forme même de l’univers. » Forcément, je m’empresse d’ouvrir le livre. C’est le genre d’ouvrage qui ne se laisse pas appréhender aussi facilement. Déjà, je ne le lâche plus. 

À un moment, je regarde la notice sur le site de l’éditeur. Voyez plutôt :

À quoi ressemblait le Théâtre du Globe, où Shakespeare a créé ses plus grandes pièces ? Cette question difficile, faute de documents, Frances Yates ne l’aborde pas seulement en historienne du théâtre ou de l’architecture : historienne des idées spécialiste des aspects occultes de la pensée de la Renaissance, elle montre que pour vraiment comprendre « l’idée de théâtre » au temps de Shakespeare, il faut en saisir la portée symbolique. Son enquête l’amène à étudier en détail l’œuvre des « mages » John Dee et Robert Fludd, qui ont aussi œuvré au développement de l’architecture et à celui de la mise en scène, et la tradition des « théâtres de mémoire ».

C’est par ce détour passionnant qu’elle arrive à reconstituer le Globe et à montrer ce qui en faisait, sur le plan spirituel, un « Théâtre du Monde ».

Vous résistez, vous ? Moi pas.

Puisqu’on évoque encore Shakespeare (eh oui, encore ! Je vous en avais parlé déjà ici et ), je signale la très réussie traduction intégrale des contes de Shakespeare de Mary & Charles Lamb, aux Belles Lettres.

Début XIXe, la sœur et le frère entreprennent de réécrire sous forme de contes, à destination des enfants, les plus célèbres pièces du dramaturge. Un conte chaque soir avant de se coucher, vous ferez de beaux rêves !

Mistinguett de son côté vous conseille la lecture du très estimable Nouveau dictionnaire du rock, sous la direction de Michka Assayas. Elle a bon goût !

Ainsi, j’accumule les livres et les carnets. Bon, ça aurait pu être pire : je pourrai collectionner les boules à neige (la chionosphéréphilie) ou les marque-pages en papier (chartasignopaginophilie). J’ai bien dans un tiroir deux ou trois tracs publicitaires des marabouts, mais pas assez pour que l’on parle de magopinaciophilie.

Néanmoins, je devrais peut-être m’inquiéter de mes deux travers. Dans un article récent de Slate, Thomas Messias cite la psychanalyste Christine Ulivucci :

 Le carnet n’est pas un objet banal, il a une signification très personnelle (…) C’est un objet qui est plus important que sa simple fonction (le fait d’écrire à l’intérieur) : il suffit de le regarder pour qu’il existe, pour qu’il nous rassure. Au fond, c’est presque un doudou. Le tiroir plein de carnets immaculés, c’est l’équivalent de la bibliothèque remplie de livres qu’on n’a jamais lus, ou qu’on ne lira plus jamais (…) Les personnes qui possèdent autant de carnets éprouvent une réelle nécessité de poser leur parole quelque part. C’est, dans de nombreux cas, une façon de pallier l’absence de travail thérapeutique. 

À la question de savoir si les collectionneurs de carnets devraient commencer une analyse, la réponse de la psychanalyste est sans appel : « C’est tout à fait possible. Le carnet ne peut pas faire éternellement fonction de tiers. »

Me voilà bien ! Enfin, de mon côté, j’utilise mes carnets pour écrire des livres : ou je boucle la boucle, ou je tourne en rond. Peut-être devrais-je consulter…


Vous connaissez la fable de la grenouille : si on la plonge subitement dans une casserole d’eau chaude, elle s’échappe d’un bond ; alors que si on la met dans l’eau froide et qu’on porte très progressivement l’eau à ébullition, la grenouille s’engourdit et finit ébouillantée.

J’utilise assez peu les réseaux sociaux. Chaque fois que j’ouvre twitter, j’ai l’impression de m’être jeté dans une casserole d’eau bouillante, et j’en ressors sonné. 

Je n’utilise plus Facebook. J’allais dire : j’ai quitté Facebook, et je réalise que le choix des mots révèle le lien quasi fusionnel que nous avons avec ces réseaux ; se désinscrire de Facebook équivaut à une rupture amoureuse. Effrayant, non ?

Peut-on cependant se passer des réseaux sociaux ? Pour un auteur, c’est souvent le lieu où il échange avec ses lecteurs. Et pour tous, c’est un lien avec des personnes dont on aime suivre les posts. Mais il existe des alternatives : il y a les infolettres, et les blogs ne sont pas morts. Un lecteur de flux RSS sur votre ordinateur ou votre smartphone, et vous voilà paré, comme l’explique très bien Lionel Davoust dans cet article de 2018 qui reste toujours d’actualité : Comment rester informé sans les réseaux sociaux ?


Sur mon blog, justement, quelques articles récents :

– Je suis l’hiver, à propos du livre de Ricardo Romero

– Société des amis de l’ancienne littérature, un livre de François Bon

– Voilà l’été ! Quelques photos de saison.

– Un ami de 30 ans. Nous nous étions perdus de vue, nos retrouvailles furent émouvantes :).


Chers amis, profitez, si vous le pouvez, de l’été, prenez soin de vous, et rendez-vous ici même très vite !