Rien Que Du Bruit #35

Aujourd'hui : Pierre Vinclair, Michael Stipe, William Gibson et Laurent Queyssi : du beau monde !

Je vous ai manqué ? Désolé, j’avais deux-trois petites choses à régler. Me revoilà !


Deux propos que j’ai lu récemment dans des interviews, de deux personnes qui n’ont a priori rien à voir entre elles, m’ont particulièrement frappé.

La première personne, c’est Michael Stipe, plus connu pour avoir été le chanteur et parolier du groupe R.E.M. J’ai toujours eu beaucoup de respect pour la façon dont lui et le groupe géraient leur carrière, la manière quand même assez classe qu’ils ont eu de mettre fin à l’aventure commune, parce qu’ils ne voulaient pas tomber dans la redite. La façon également dont Stipe s’investit depuis toujours dans différents projets artistiques parfois très éloignés de ce qu’on pourrait attendre de lui.

Voilà ce qu’il dit sur la manière dont il envisage aujourd’hui son travail :

At the age of 60, I don’t really want to do things that are easy. I don’t want to spend my precious time in this life and on this earth mucking around with things that don’t, for me, feel challenging, or feel like they really matter. By “really matter”, it might mean that five people hear something and it really resonates with them. I don’t need a global superstar status in order to feel satisfied with my work.

Arrivé à 60 ans, je ne tiens vraiment pas à faire des choses qui sont faciles. Je ne veux pas utiliser le temps précieux qui m’est donné dans cette vie et sur cette terre à bidouiller des trucs qui pour moi ne sont pas un défi, ou ne me donne pas l’impression d’être des choses qui comptent vraiment. Quand je dis “qui comptent vraiment”, ça pourrait signifier que cinq personnes entendent dans ce que je fais quelque chose et que cela résonne vraiment pour elles. Je n’ai pas besoin d’un statut de superstar mondiale pour me sentir satisfait de mon travail.

L’autre personne, c’est Pierre Vinclair, qui vient de faire paraître aux éditions Corti deux livres remarqués et remarquables : un recueil de poésie, La Sauvagerie, et un essai, Agir non agir :

Je ne conçois pas la vie sans une écriture qui l’attire et la troue, la mette en pièces et la recompose, en accentue le relief, y cherche la lumière, y porte ses ombres. C’est dans l’écriture que j’essaie de discerner et de prolonger ce qui donne du sens à ma vie, de le ressaisir pour en comprendre les formes et les intensités — et les offrir aussi, à mon tour.

La poésie peut-elle changer le monde ? Sans doute que non, mais elle se doit d’essayer. La Sauvagerie est envisagée par son auteur comme un livre de combat, une épopée totale concernant l’enjeu le plus brûlant de notre époque : la crise écologique, la destruction massive des écosystèmes”, nous dit son éditeur. Agir non agir, éléments pour une poésie de la résistance écologique vient en quelque sorte en complément théorique, les deux ouvrages peuvent se lire ensemble ou séparément, dans l’ordre qu’on voudra. L’un est l’illustration de l’autre, sans que l’on soit obligé de lire l’autre pour comprendre le premier. Prévus pour le mois de mars, les deux livres ont été repoussés de quelques semaines et sont sortis, à point nommé, au moment du déconfinement. C’est peu dire qu’ils résonnent profondément avec l’époque.

Les propos de Michael Stipe sont extraits d’une interview publiée dans le dernier numéro du magazine anglais Uncut. Ceux de Pierre Vinclair du magazine en ligne Diacritik. En complément de l’interview mentionnée, on peut également lire le bel article que consacre Claro à Agir non agir sur son blog, et visionner la vidéo que consacre François Bon aux deux livres de Pierre Vinclair, à voir ici.


« Petit écho à la lettre apériodique de Philippe Castelneau », écrit Crouzet dans la dernière livraison de son journal : « Quand j’écris, je ne pense plus que j’écris, à pourquoi j’écris, j’écris, c’est tout, et c’est ainsi que ça devrait être. Je parle d’écriture quand je suis en crise littéraire, pas quand je suis dans la littérature. »

C’est vrai que je réfléchi beaucoup à l’écriture ces derniers temps. Peut-être parce que, comme le dit Thierry, ça ne vient pas aussi facilement qu’avant. Mais pas seulement.

Je me trouve dans une situation paradoxale : j’ai un travail, qui m’assure un revenu chaque mois, et je ne dépends pas de l’écriture pour vivre. Avant, je me désolais de ne pas avoir plus de temps pour écrire. Je regrettais peut-être mes choix de vie.

Je suis en paix avec moi-même désormais, sans que je puisse vraiment dire pourquoi.

Et aujourd’hui l’écriture — la littérature —, redevient un enjeu majeur : je n’ai plus de compromis à faire, je peux aller où je veux, et — peut-être parce que je me suis replongé dans Bolaño ces derniers jours, peut-être grâce aux deux livres de Pierre Vinclair —, je veux aller au bout de mes limites. Je n’ai rien à prouver, sinon à moi-même.

Aussi, tel un chercheur d’or, je creuse et déblaie sans relâche, et souvent il n’y a rien, sinon un monticule de phrases et de mots dont je n’ai rien à faire. Parfois, quelque chose émerge, et il faudra creuser plus encore. Il y a cette expression qu’ont les américains qui me vient chaque fois que j’écris, comme un mantra : « Up the stakes ! », une expression qui a le mérite de la concision, qu’on peut traduire par quelque chose comme “mets la barre plus haut”. Mais quand la machine s’emballe, que les neurones tournent à plein régime, quand l’orchestre joue vraiment, alors c’est Brel qui surgit : Chauffe Marcel, chauffe ! Il me gueule, et moi j’appuie sur tous les pistons de mon instrument : toujours plus haut, toujours plus fort, et tout donner à la phrase !

Ainsi j’essaie, je mets la barre un peu plus haut à chaque fois, je joue et j’augmente la mise.

Evidemment, ces enjeux sont purement intellectualisés. Il s’agit d’un pari que je fais avec moi-même, un pari, dont les enjeux et les conséquences, ne concerne que moi.

Mais, longtemps j’ai cru courir une course contre la montre. Parti en retard, je me croyais définitivement distancé, bientôt sur la touche, incapable de remonter la piste jusqu’à la ligne d’arrivée. Comme le veut le bon sens (dont il faut quand même toujours se méfier), j’ai fini par comprendre que la ligne d’arrivée ne signifiait rien : le chemin que j’empruntais comptait plus que la destination. Certes. N’ayant plus pour but d’arriver le premier, je m’essaie désormais à arriver le plus haut. À ce jeu là, je n’ai qu’un adversaire : moi-même.


The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel.

Il est de certaines premières phrases dont on sait immédiatement de quel livre elles sont tirées. Celle ci-dessus est un peu, pour les amateurs du courant cyberpunk, l’équivalent du “Longtemps je me suis couché de bonne heure” de Proust. C’est l’incipit de Neuromancer, le roman de William Gibson, paru en 1984, soit deux ans à peine après le film Blade Runner. Les deux oeuvres, à mon sens, ont contribué à l’émergence du mouvement, le cyberpunk, donc, qui continue aujourd’hui de remuer pas mal la contre-culture, et d’irriguer tout à la fois la culture pop.

Le cyberpunk n’est pas l’invention de Gibson, mais son livre offre tous les éléments qui définiront le genre : catastrophes écologiques, mégapoles tentaculaires, multinationales hégémoniques, hackers et activistes. Un monde dystopique, qui 40 ans après semble malheureusement bien proche du nôtre. C’est pourquoi il peut être utile de le relire une nouvelle fois, à l’aune des années 20.

On dit des traductions de certains grands textes qu’elles devraient être refaites à l’heure de chaque nouvelle génération. Ce sera chose faite pour celui-ci, en octobre, sous la plume de Laurent Queyssi, aux éditions Le Diable Vauvert.

En mai dernier, lors de notre crossover / interview croisée (à relire ici et ici), Laurent évoquait son travail de traducteur :

Difficile de dire ce que je retire d’une œuvre que je traduis. Disons que je l’examine sous toutes les coutures et que j’en vois l’envers du décor, en quelque sorte. Je vois des liens qu’une simple lecture ne permet pas de faire, peut-être, et je trouve des correspondances entre plusieurs textes. Je connais bien les obsessions et la manière de faire de Gibson, désormais. Mais ce que j’en retire sur mon propre travail, je ne sais pas.

La couverture (en fait une reprise de celle de l’édition brésilienne), avec son petit côté Moebius, est quand même sacrément accrocheuse.

Et cet incipit, alors ? La traduction proposée par Jean Bonnefois dans sa traduction de 1985 a longtemps hanté les lecteurs français de Gibson. La voici : “Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service.”

Revenir là-dessus après tant d’années, alors que le livre en question est devenu culte, est forcément un exercice difficile. Chacun jugera comme il l’entend de la proposition de Laurent. À mes yeux, elle a pour elle une belle élégance : “Le ciel au-dessus du port avait la couleur d’une télévision allumée sur une chaîne défunte.”

Enfin, je laisserai à William Gibson le mot de la fin :

Connaissant Au Diable Vauvert comme je les connais, j’ai toutes les raisons de penser que la nouvelle traduction est excellente.


Et c’est tout pour aujourd’hui ! Le monde n’a jamais semblé aussi peu rassurant, mais vous êtes là, et ensemble nous sommes plus forts ! Prenez soin de vous.