Rien Que Du Bruit #36

Où il est question de Mark Elliot Zuckerberg, de Patrick Tanguay, d'Austin Kleon, d'écriture... Et de chèvres !🐐

Octobre, déjà ! 2020 file à toute blinde, pourtant les jours s’étirent sans fin, et chaque semaine le monde manque de s’écrouler pour de bon.

Envie d’ajouter un peu de folie douce à la démence ambiante ? Pimentez vos réunions virtuelles en invitant… une chèvre !

Une ferme du Lancashire, en Angleterre, vous propose, pour seulement 5,99 £, de faire intervenir une chèvre dans vos réunions Skype ou Zoom : Elizabeth est curieuse et fait preuve d’une grande capacité d’écoute. Mary, en revanche, à une durée d’attention limitée, et n’aura aucun complexe à pisser devant vous. Lisa, de son côté, n’a aucune patience ni tolérance pour quoi que ce soit.

Un bon moyen de s’assurer que vos collègues, vos amis ou les membres de votre famille sont attentifs ! 

Il va sans dire que les bénéfices générés contribuent au bon fonctionnement de la ferme !

Cette lettre fait 6900 signes environ, soit à peine plus de 5 min de lecture. Sans plus attendre, on y va (et que personne ne bêle, je vous ai à l’œil !) 🐐


Nightblogging, we're nightblogging

We're what's happening

We see people brand new people

They're something to see

We're surfing through the web

We’re surfing like a ghost

We learn dances brand new dances

Oh isn't it wild . . .

– D’après Iggy Pop & David Bowie — Nightclubbing

Blogger la nuit, nous bloguons la nuit
Nous sommes le truc du moment
Nous voyons des gens vraiment nouveaux
Il faut les voir !
Nous surfons sur le web
Nous surfons comme des fantômes
Nous apprenons des danses nouvelles
Oh ! Comme c’est extravagant.

La nuit, j’écris. Des articles et des billets de blogs. Par dizaines. Souvent, au petit matin, quand les premiers éclats du jour percent enfin les plis des rideaux, alors que je m’extrais du lit, les yeux encore ailleurs, quelque part entre rêves et pénombre, des fumerolles de textes flottent toujours dans mes pensées. Lorsque je rejoins la cuisine, elles se mêlent à la vapeur du café qui passe. Ces fragments d’écrits noyés dans un bain de caféine, un procédé chimique de concrétion s’opère et donne naissance à une idée, une phrase, un paragraphe. Un texte, si j’ai de la chance. Plus souvent, une entrée dans mon journal, qui, par apport progressif de matières, couche après couche, finit par faire le corps une lettre, celle-là que je vous adresse chaque mois.

Mais de billets de blog, il n’en est plus que rarement question, en ce qui me concerne. Qui blogue encore, aujourd’hui ? Les réseaux-dits-sociaux ont tué le blog, comme ils tuent la presse écrite.

Seulement, 240 signes pour exprimer une pensée, c’est un peu court. Nous voulions la concision des idées, nous voici avec la simplification des esprits. Comme des fantômes, nous surfons le web, nous apprenons des danses nouvelles, extravagantes, sur TikTok, nous faisons défiler jusqu’à l’écœurement les images dont nous abreuve Instagram, likons des posts Facebook sans les lire, partageons des tweets hors contexte. 

Bienvenue en territoire Zuckerbergien, le lieu où le réel rejoint la dystopie : « une société imaginaire organisée de telle façon qu’il est impossible de lui échapper et dont les dirigeants peuvent exercer un pouvoir généralement sans contraintes sur des citoyens qui ne peuvent pas atteindre le bonheur », explicite Wikipedia.

 Zuckerbergien territory : l’expression est de Patrick Tanguay. Elle dit magnifiquement où nous sommes désormais, à la fois dans le temps et l’espace.


DU BLOG : 

Le blog est mort, c’est entendu. Pourtant le cadavre bouge encore. Ainsi, Austin Kleon publie presque chaque jour sur son blog de courts billets, et chaque semaine adresse à qui veut une infolettre qui les compile, les associant avec d’autres, glanés sur le Net. Ce faisant, il renoue avec l’esprit du web des débuts : une communauté riche d’échanges et de personnes, ce qu’on appelait la « blogosphère ».

On peut reprocher à Austin d’enfoncer parfois des portes ouvertes, mais j’admire sa persévérance. Il y a peu, il publiait un billet pour marquer ses 15 ans de pratique assidue du blog (en anglais) :

Il y a une chose sur laquelle j’aimerai insister (…) : les jours s’accumulent. 

(…) Un petit article de blog n’est rien en soi, mais publiez un millier d’articles de blog sur une décennie, et ça devient l’œuvre de votre vie. Ce blog a été mon carnet de croquis, mon atelier, ma galerie, ma vitrine et mon salon. Tout ce qui est arrivé de bien dans ma carrière trouve sa source, d’une manière ou d’une autre, dans ce blog. Mes livres, mes expositions, mes conférences, certaines de mes amitiés les plus fortes — tout ça existe parce que j’ai un petit bout de terrain qui m’appartient sur Internet.

Kleon poursuit, en soulignant les trois raisons qui pour lui justifient de continuer à bloguer : 

1. Pour laisser une trace : ici, c’est ma maison en ligne. C’est là que vous pouvez me trouver.

2. Pour comprendre ce que j’ai à dire : je n’ai pas ouvert mon blog parce que j’avais quelque chose à dire, je l’ai fait pour trouver quelque chose à dire (…) Un seul article devient deux articles, deux articles donnent naissance à une balise de blog, et une balise de blog donne souvent naissance à un chapitre de livre.

3. Parce que j’aime ça : si j’ai une idée ou une image sur laquelle je veux réfléchir, je m’assois pendant une demi-heure ou une heure, puis je la publie là où tout le monde peut la voir. Auto-édition instantanée. Gratification instantanée.

« Un seul article devient deux articles, et deux articles donnent naissance à une balise de blog, et une balise de blog donne souvent naissance à un chapitre de livre » : c’est, je crois, un point primordial.

Comme le dit très justement Marc Weidenbaum, également cité par Kleon : « Tenir un blog est un outil essentiel pour méditer sur une période prolongée sur un sujet que vous considérez comme important. »

Avoir son espace en ligne permet de développer une pensée, de partager une intuition qui, sur le web, par un effet de caisse de résonance, va se développer de manière organique et faire, éventuellement, un livre.


DE L’INFOLETTRE : 

Le web est agile et se réinvente en permanence. Si les blogs sont en déshérence, les infolettres (les newsletters en bon français) ont pris la place qu’ils occupaient. Avec une différence notable : beaucoup d’infolettres sont écrites par des journalistes, en complément de leurs articles publiés dans la presse écrite. L’info lettre est-elle un nouvel eldorado, une nouvelle manière de monétiser son travail ?

Les infolettres ne sont sans doute pas la solution à la crise des médias papier. Beaucoup de journalistes se lancent, mais peuvent-ils espérer en tirer un revenu régulier et décent ? Une minorité, sans doute.

Plus certainement : quelques euros par mois, qui suffisent à payer un abonnement Internet, et à justifier du temps passé à écrire.

Revenus complémentaires, alors, et non pas alternatifs. Mais c’est quelque chose. Même si, c’est quelque chose de complètement aléatoire.

L’infolettre, je crois, permet surtout de créer une relation privilégiée entre un auteur et ses lecteurs, ce lien dont je parlais qui existait, via les blogs, avant l’apparition des réseaux sociaux (on pourrait croire que c’était il y a un siècle, mais non : Facebook est né en 2004 mais n’a réellement commencé à toucher un public large qu’en 2010 ; Twitter est né en 2006).


À propos des infolettres, quelques liens :

Ici, un article de Wired UK (en anglais) : Les infolettres pourraient être le prochain (et le seul) espoir de sauver les médias.

Alors que les éditeurs traditionnels restent à la merci des algorithmes des médias sociaux, les infolettres s’appuient plutôt sur la fidélité des lecteurs et le bon vieux bouche-à-oreille (…) Quand l’économie des médias sociaux priorise le volume, celle des infolettres récompense ceux qui produisent du contenu de qualité ou qui occupent un créneau spécifique.

Et ici, un intéressant billet de Patrick Tanguay (en anglais) 

Enfin, là, (et toujours en anglais) un article de The Atlantic.


Et c’est fini pour cette fois. J’avais plein d’autres choses à vous dire. Tant pis. Je reviendrai !