Rien Que Du Bruit #39

Aujourd’hui : des livres qu’on accumule et des bibliothèques où on les range.

(…) la Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd’hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l’assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu’un monde entièrement refait de sa main à son idée – et je doute qu’à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne.

(Julien Gracq - Nœuds de vie - ed. José Corti)

Gracq, visionnaire ? La citation qui précède date des années 80. Elle est reprise un peu partout pour promouvoir le recueil de textes inédits qui vient de paraître ce mois-ci. Si je la cite à mon tour, c’est d’abord pour la force d’écriture de son auteur. 

Gracq nous manque. Il manque à la littérature. En quelques lignes, il a rabaissé d’un cran tous ceux qu’on portait au pinacle au moment de la dernière rentrée littéraire.

Corti, sous le patronage de Bernhild Boie, publie depuis quelques années des inédits de Gracq à partir de ses manuscrits déposés à la Bibliothèque Nationale de France. On visionnera avec intérêt la vidéo que consacre François Bon à ce nouveau livre. Un livre à ranger parmi les plus importants de Gracq, selon François. J’attends de le lire plus avant, mais après une première approche rapide, mon impression est la même.


Bonjour à tous ! Je suis de retour, à nouveau prêt à saturer votre boîte mail. 12 550 signes, une bonne dizaine de minutes de votre temps. Je tâcherai de faire plus court la prochaine fois !

Allez, il n’est pas trop tard : je vous souhaite une nouvelle année… paisible, ça serait déjà pas mal, non ?


Bibliothèque, mon beau miroir

Régulièrement, quand j’ai besoin de me ressourcer (de me retrouver plutôt), je range mes livres. Je m’enferme dans mon bureau, je vide les étagères, déplace les meubles, j’élimine quelques rares ouvrages, en ressort d’autres, en nombre, du purgatoire (ici, quelques cartons de bonne taille stockés au garage). Je trie tout cela et réorganise les bibliothèques selon des thématiques changeantes, reflets de mes centres d’intérêt du moment — mon nouveau centre de gravité, devrais-je dire. 

La non-fiction a resurgi dernièrement et s’impose en bonne place tout près du bureau où j’écris. Deux nouveaux meubles, récupérés à la librairie avant qu’ils ne partent à la benne, ont finalement trouvé leur place dans la pièce, après moult calculs savants (OK, on circule maintenant difficilement dans la pièce, mais je peux rejoindre ma table de travail, les chats le fauteuil, tout va bien). Désormais, dès que je lève les yeux de mon écran, je contemple les 26 tomes du Spirit de Will Eisner et les comics d’Alan Moore. Sur ma gauche, les Minuits côtoient les Séries Noires (agencement purement esthétique qui m’amuse beaucoup).

J’envie sincèrement ceux qui arrivent à faire le vide autour d’eux, et tandis que j’accumule les livres autour de moi, je rêve d’une vie d’ascète, où je n’aurai avec moi qu’un ou deux livres, de ceux qui en substance contiennent tous les autres. 

(j’ai une liseuse, inutile de m’en parler. Je l’utilise beaucoup, mais ça ne m’a pas convaincu pour autant d’abandonner le papier).

Je me fais parfois l’effet d’être un psychopathe. Heureusement, deux articles récents du Monde, à lire ici et , à défaut de me rassurer complètement sur mon état mental, m’ont au moins montré que je n’étais peut-être pas seul :

Avec la multiplication du télétravail et des visioconférences, les arrière-plans d’étagères de livres au cachet intello ne cessent de fleurir sur les écrans d’ordinateurs. Sur Instagram, les images de bibliothèques personnelles se sont même mises à concurrencer les habituelles orgies chromatiques de couchers de soleil, confinement oblige.

Comme si les livres, ces bouées de sauvetage en temps de sevrage social et culturel, composaient un paysage fantasmatique, capable de satisfaire nos imaginaires et nos désirs d’évasion. Afficher sa bibliothèque, c’est aussi dévoiler une partie de soi.

Chaque propriétaire possède un rapport singulier à ses livres et à la place qu’ils occupent dans son espace domestique. On a beau posséder les mêmes étagères Billy d’Ikea, les mêmes rangées de Folio ou de Pléiade que le voisin, impossible de trouver deux bibliothèques identiques.

Certains décident de «tuer un livre» dès qu’il ajoute une nouvelle référence à leurs bibliothèques. D’autres chercheraient désespérément de nouveaux espaces. À l’intérieur de ces espaces, les classements sont les plus variés, qui en disent souvent long sur leurs propriétaires, à condition de savoir les déchiffrer : alphabétique, par collection, par couleur, etc., chacun y va de sa façon.

Karl Lagerfeld aurait rassemblé autour de lui entre 200 000 et 300 000 références, entre son appartement du quai Voltaire, son studio photo et d’autres lieux aux adresses secrètes où certains stocks seraient encore sur palette (…) sa bibliothèque n’était autre que « sa garantie de mémoire », d’après Caroline Lebar, qui fut sa directrice de communication et de l’image pendant trente-cinq ans. « Il était le seul à savoir comment ses livres étaient classés, ce qui instaurait une intimité unique entre lui et sa bibliothèque, poursuit-elle. Sa seule règle du jeu était le bordel. » Et pourtant, le couturier pouvait retrouver en un temps record n’importe quel ouvrage parmi les impressionnants rayonnages qui s’élevaient sur les six ou sept mètres de hauteur sous plafond à l’arrière de son studio-librairie 7L, situé rue de Lille, dans le 7e arrondissement de Paris.

Mais tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir un studio-librairie, et la place finit par manquer, quoi qu’il arrive. Comment trier ses livres, alors ? 

Umberto Eco savait gré à ceux qui lui offraient des livres, mais ajoutait avec humour qu’ils devraient simultanément songer à lui faire cadeau de quelques mètres carrés. Car toute bibliothèque personnelle, pour peu qu’on cultive la passion de la lecture, est vouée à prospérer et à croître jusqu’au point de saturation, lorsqu’il n’est plus possible de pousser les murs ou d’étendre les rayonnages. Si rien n’en sort, rien n’y peut plus entrer. Il faut alors pratiquer ce que les bibliothécaires français nomment officiellement le « désherbage » : prélever quelques titres pour en accueillir de nouveaux.

On peut donner, bien sûr : aux amis, aux bibliothèques, à des associations ; les déposer dans des boîtes à lire ou chez Emmaüs. On peut les vendre ou les troquer à l’occasion d’un vide-grenier. 

Seulement, selon quels critères décide-t-on d’éliminer tel ou tel ouvrage ? On peut s’inspirer de la méthode « ioupi » des bibliothèques : 

Soumises elles aussi à un espace limité, les bibliothèques publiques dépourvues de réserves disposent, depuis la fin des années 1970, d’une série de critères que résume l’acronyme « Ioupi ». Soit « i » pour incorrect ou information fausse ; « o » pour ordinaire, superficiel, médiocre ; « u » pour usé, détérioré, laid ; « p » pour périmé ; « i » pour inadéquat, trop spécialisé, ne correspondant pas au fonds. Les livres datés de plus de dix ans qui n’ont pas été empruntés depuis trente-six mois et qui répondent à un ou plusieurs facteurs « Ioupi » sont, hélas, de sérieux candidats à l’élimination.

JJ’aimerai avoir la sagesse d’un Claro, qui dit ceci :

“La décision d’éclaircir ses étagères ne se prend pas à la légère, même si elle a pour horizon une certaine forme de légèreté. En mars, j’étais prêt à faire un tri crépusculaire dans ma bibliothèque, mais un certain virus a empêché le libraire contacté de venir m’aider à faire le vide. Mais demain, finalement, il vient, et repartira avec 364 livres.

Le rayon appelé à diffraction est : la littérature anglo-saxonne, essentiellement de la fiction américaine. Bien sûr, derrière cette décision, il y a le besoin tout matériel de faire de la place à de nouveaux venus, mais il va de soi que ça n’explique pas tout. Ça fait plus de trente ans que je me passionne pour la fiction américaine contemporaine (…) je les connais tous, leur taille, leur poids, leur odeur couleur folie noirceur. Le rôle qu’ils ont joué dans ma maturation.

Mais aujourd’hui, je ne suis plus le même qu’en 1989. Plus le même qu’en 2019, d’ailleurs. Tout mon intérêt actuel – que ce soit en lecture ou en écriture – s’est déporté sur la poésie contemporaine, trop de lacunes dans ce territoire, et soudain la nécessité de l’arpenter obstinément. « Liquider » mes chers Américains, donc, c’est rendre concret – par un travail en creux, un évidement drastique – ce changement de cap.

Et à mesure que je déposais mes pionniers dans un sac, je voyais, non pas s’exsanguer la mémoire de mon parcours littéraire, mais au contraire s’opérer un transvasement.

(…)J’en garde juste quelques-uns en otages (…) car il n’est pas question ici de déni. Mais je ne voulais pas que ces livres deviennent des trophées, témoins d’invasions auxquelles je ne prends plus part. Leur absence laissera un vide, certes, mais un vide plein, un espace plein d’échos et de reflets. En leur place viennent s’aligner Chambaz, Bénézet, Demangeot, Pey, Tarkos… Les renaissances n’ont pas d’âge – ni de prix.”

Le mot de la fin revient à Diane Meur, dont j’aimerai avoir la sagesse :

“On se dit  : ces livres, c’est moi, c’est mon histoire, je ne peux pas en retirer. Une fois qu’on s’y est mis, c’est différent. Les moments de pragmatisme détaché (traquer les doublons, écarter les livres qu’on a lus avec plaisir mais qu’on ne relira pas) alternent avec les accès d’attendrissement (…), voire d’ivresse sacrificielle, où on se sent comme quelqu’un qui va entrer dans les ordres et ne peut garder qu’un ou deux objets personnels. Adieu, choses de ce monde ! Et voilà que soudain tout un rayonnage y passe, on aurait du mal à dire pourquoi celui-là.

Bref, c’est en quelque sorte un petit deuil. Mais à mesure qu’on avance – comme dans un deuil peut-être, justement –, on construit du sens. (…) Au bout du compte, je me sens revigorée, l’esprit plus clair. Les livres que j’ai gardés ont encore acquis du prix à mes yeux, sont moins noyés dans la masse où je ne les distinguais plus. Il y a moins de monde autour de moi, mais ce ne sont que des amis, avec qui je suis en paix”.


À l’inverse, on peut vouloir étoffer sa bibliothèque, et de manière un peu tape-à-l’œil (peut-être pour briller justement lors des réunions en visioconférence, étaler un vernis pseudoculturel), en achetant des bibliothèques toutes faites. C’est ce que propose, ne riez pas, Strands (par ailleurs incontournable librairie New-Yorkaise), avec son offre Books by the foot (à qui j’emprunte les photos illustrant cette infolettre).

Alors oui, la bibliothèque de vos rêves peut devenir réalité grâce au programme Des livres au mètre (et pourquoi pas au kilomètre ! On se croirait dans une dystopie à la Black mirror, non ?) :

Chez The Strand, une petite équipe dévouée de libraires extrêmement expérimentés se spécialise dans la gestion de la collection de livres dont vous avez toujours rêvé. Que vous rassembliez des livres pour vos lectures 2021 ou que vous cherchiez à changer le fond de votre bibliothèque Zoom, aucune collection n’est trop grande ou trop petite!


Journal

Une résolution pour 2021 : suivre le conseil d’Austin Kleon et tenir un journal quotidien, écrit à la main. Dans le même temps, je lis chaque jour le journal qu’a tenu Brian Eno en 1995.

1er janvier 2021 : Chaque jour, un nouveau jour. Et chaque matin, un nouveau matin. Une des raisons pour lesquelles j’aime me lever tôt : chaque matin, un nouvel espoir. Table rase des freins, des doutes, des angoisses.

(…) Depuis plusieurs jours, j’ai repris l’écriture de mon roman. Je suis content, et assez fier, oui, du résultat.

2 janvier : Nous avons fait, les enfants et moi, une longue balade autour de C. Un chemin que je n’avais, je crois, encore jamais pris. Quelques photos. Le rêve de racheter une vieille bergerie, une ferme, de la transformer en studio d’enregistrement et gîte d’accueil, lieu de résidence pour écrivain, pourquoi pas ? Le rêve d’une vie nouvelle, peut-être ?

5 janvier : Une devise pour le temps présent, partagée par les éditions du Tripode : « Il ne faut pas laisser la vie détruire le rêve » (G. Sapienza)

9 janvier : Ceci, d’Ursula Le Guin, partagé par mon cher ami Patrick : « confidence in yourself as a writer is pretty much the same as all other kind of confidence, the confidence of a plumber or a school-teacher or a horseback rider : you earn it by doing it, you build it up slowly, by working at it. »


Liens


Allez, je vous laisse, j’ai quelques livres à ranger… et un autre à écrire !