Signal/Bruit # 101
Aujourd'hui : écrire, recopier, réécrire | L'atelier d'Alain Mouton | Le bloc-notes
Le 15 mai dernier, quand Eric Schmidt, ex-grand patron de Google, a commencé à parler d’intelligence artificielle lors d’une remise de diplômes à l’université d’Arizona, les étudiants l’ont accueilli par une salve de huées. Un mois plus tôt, un homme avait lancé un cocktail Molotov contre le domicile de Sam Altman, fondateur d’OpenAI, avant de se rendre au siège de l’entreprise avec l’intention déclarée d’éliminer les dirigeants du secteur, coupables à ses yeux de développer une technologie vouée à l’extinction de l’humanité.
Nous sommes en 2026. Il nous reste trois ans avant l’envoi du Terminator.
Quelqu’un peut-il prévenir Sarah Connor ?
Dans cette lettre :
Écrire, recopier, réécrire
L’atelier d’Alain Mouton
Le Bloc-notes
Écrire, recopier, réécrire
If your business is words, a notebook can be at once your medium – and your mirror. (…) Simply by picking up a pen you could regain some sense of agency, and think at a better pace. — Roland Allen
Il y a quelques mois, j’ai lu sur Substack qu’écrire sur papier était devenu un acte militant.
Mais c’est le livre de Roland Allen, The Notebook, a history of thinking on paper (non traduit), qui m’a finalement convaincu de revenir à l’écriture manuscrite. Comme souvent, c’est la contrainte qui stimule le plus l’esprit. J’écris très mal : je suis obligé de m’appliquer si je veux pouvoir me relire. Le stylo dans ma main va moins vite que mes doigts sur le clavier. Ça m’oblige à formuler plus clairement mes idées avant de les écrire. Le cerveau s’active plus, et différemment.
Je ne renonce pas pour autant au numérique. Je ne choisis pas l’un au détriment de l’autre : je m’ajoute un intermédiaire, un temps de travail supplémentaire, peut-être, mais ce temps-là est toujours bénéfique.
Car reprendre ensuite « au propre » me permet d’organiser mes idées, de corriger et d’améliorer le texte : écrire, recopier, réécrire.
Depuis bientôt un an, j’écris presque chaque jour à la main dans un carnet, juste avant ou sitôt après une séance d’écriture. C’est mon journal d’atelier, que je reporte ensuite en partie sur mon site.
En rédigeant début mars le premier jet d’un roman, j’ai compris que mes meilleures idées de développement, je les avais notées à la main dans un vieux Moleskine usé qui traînait dans mon sac. Depuis, j’ai commandé un Midori : un étui à élastiques permettant d’y glisser plusieurs carnets. En deux semaines, j’avais rempli la moitié du premier. Un code couleur calqué sur les hashtags de mon journal numérique permet de s’y retrouver : vert pour les sujets principaux, jaune pour les secondaires, orange pour les points importants.
Il y a quatre carnets dans mon Midori. D’abord, le waste book — qui reçoit tout ce qui m’intéresse ou m’interpelle, sans chercher à organiser. Certaines idées se cristallisent autour d’un projet et migrent vers un carnet dédié ; d’autres intégreront le journal, les newsletters, un article.
Tout cela, bien sûr, n’est pas que méthode. Ces carnets sont devenus autre chose qu’un outil de travail. Une nécessité.
L’oncologue m’a prévenu : les traitements que je prends assomment la volonté. Le risque, c’est l’abandon de soi. Je dois retrouver l’énergie qui m’animait avant la maladie, qui m’anime encore par moments : je peux, si je le veux, écrire le premier jet d’un livre en quelques semaines.
Écrire à la main, c’est reprendre la main. Mes notes, choses vues, haïkus, réflexions pour plus tard, sont une façon de signifier mon ancrage dans la vie. Non plus témoin passif, mais témoin essentiel : présent au monde.
Dans l’atelier d’Alain Mouton :
L’atelier dit quelque chose des habitudes, des superstitions. Chaque mois, un artiste accepte de nous y laisser entrer, à travers une photo et trois questions sur sa pratique.
Aujourd’hui, le photographe Alain Mouton.
1. Votre atelier (ou l’espace où vous travaillez) vous ressemble-t-il, ou au contraire vous échappe-t-il ?
Nous avons emménagé dans un nouvel appartement en septembre 2025, ainsi mon atelier (ou plutôt devrais-je dire mon bureau) est plutôt récent. Je n’ai donc pas encore pleinement investi cet espace dédié. Je suis en train de le façonner à mon image. Il commence tout juste à me ressembler.
Je m’entoure d’œuvres d’artistes et de photographes, ainsi que de livres qui m’inspirent. Cet environnement nourrit mon regard et ma pratique. Il y a encore quelque chose de transitoire dans ce lieu, mais j’aime cette idée d’un espace en construction.
2. Qu’est-ce qui, dans votre pratique, résiste encore, et que vous n’avez pas encore réussi à dire, à peindre, à saisir ?
Je pense que tout créateur doit être en perpétuelle recherche. La maîtrise n’est pas une fin en soi quand on pratique un art — c’est du moins mon point de vue.
Il y a encore des choses que je n’arrive pas totalement à traduire dans mon travail créatif : certaines émotions, ou simplement une sensation très précise. Parfois, c’est une image mentale que je n’arrive pas à reproduire. Et c’est cela même qui stimule ma pratique. Si j’avais déjà réussi à tout dire ou tout saisir, je crois que je n’aurais plus vraiment de raison de créer.
3. Y a-t-il une œuvre (un livre, un tableau, une photographie, de quelqu’un d’autre) qui a changé quelque chose en vous de façon irréversible ?
Je ne pourrais pas citer une seule œuvre ou un seul artiste en particulier, car mon parcours est pluriel, construit à travers des influences littéraires, picturales et photographiques très différentes.
Dans mes vingt-cinq premières années, le dessin puis la photographie argentique noir et blanc occupaient une place essentielle dans mon quotidien. Les œuvres de Pablo Picasso ont profondément nourri ma sensibilité visuelle et enrichi ma liberté créative. Le travail de Henri Cartier-Bresson m’a beaucoup appris sur le regard et le cadrage.
Plus tard, la peinture à l’huile a pris une place centrale pendant plus de vingt ans. Cette pratique m’a permis d’explorer des compositions plus synthétiques et d’entretenir un rapport plus physique à la matière et à la couleur. Deux peintres ont guidé mon trait : l’esthétique et l’approche picturale d’Amedeo Modigliani ; les harmonies et les structures colorées de Paul Cézanne.
Depuis une quinzaine d’années, la photographie numérique est devenue mon principal terrain d’expression. Les outils ont changé, et les pigments ont laissé place aux pixels, mais je crois que la démarche reste liée à la même nécessité : regarder, interpréter, et tenter de rendre visible quelque chose d’intérieur.
Deux photographes ont accompagné cette transition : Edward Weston et Ansel Adams. Le premier m’a marqué par son approche très organique et épurée de la forme. Le second, par son exigence du noir et blanc et sa vision de la nature à la fois réaliste et spirituelle.
Un livre a été l’élément fondateur de la démarche créative qui est la mienne aujourd’hui : La Chambre claire de Roland Barthes. Sa réflexion sur l’image comme langage, sur ce qui, dans une photographie, nous atteint de manière intime et inattendue, m’a profondément inspiré.
J’ai rencontré Alain en 2015. Avec Louise Imagine et Christophe Sanchez, nous avons fondé ensemble la revue La Piscine, et si elle s’est imposée, c’est aussi pour une raison que nous lui devions entièrement : une exigence formelle qui faisait corps avec les textes et les photos. Son travail photographique, plusieurs fois primé, est à découvrir sur son site et sa page Instagram. Pour aller plus loin, un très beau carnet photo est disponible dans sa boutique.
Le bloc-notes :
Bookmakers : le podcast d’Arte Radio créé par Richard Gaitet vient de fêter ses six ans. L’occasion d’un épisode spécial qui dévoile les coulisses du programme, agrémenté de morceaux choisis des épisodes précédents. Une écoute que je recommande à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la fabrique de la littérature.
We all die, but only some of us know our lives could end soon. Although I had often thought about what it would mean to live without Paul, I began to imagine it more often. I imagined walking around the house alone. I imagined grieving. If your father dies, I said to our daughter, Sophie, I will lose my everyday.
What I didn’t imagine is that after Paul’s death, time would be deranged beyond recognition.1 — Siri Hustvedt, Ghost Stories (Simon & Schuster. Une traduction en français sort ce mois-ci en France chez Gallimard)
À propos de Ghost Stories, dans lequel Siri Hustvedt affronte la perte de son mari Paul Auster, le New York Times Book Review a écrit que c’était “un livre granuleux et résonnant sur la solitude, le désespoir et la confusion”, proche par le ton de L’Année de la pensée magique de Joan Didion. Je ne saurais mieux dire.
Sur Paul Auster, une amie m’a transmis ce documentaire de 2014 où l’auteur, filmé chez lui, raconte la naissance de sa vocation et sa manière de travailler. Le film est signé Louisiana Channel, la plateforme culturelle du Musée d’art moderne de Louisiane, à Humlebæk, au Danemark.
Vous avez des projets sur lesquels vous pensez que nous pourrions travailler ensemble ? N’hésitez pas à m’envoyer un message.
Et c’est tout pour ce mois-ci. J’espère que cette nouvelle formule plus structurée vous a plu.
Merci de me lire, ça compte, vraiment. L’été arrive dans quelques jours : prenez soin de vous, et rendez-vous le mois prochain.
Cette lettre est mensuelle. Dans l’intervalle, j’écris aussi sur mon blog : poèmes express, notes d’atelier et chaque dimanche, le bruit des jours. C’est le carnet de travail, vous pouvez le suivre par flux RSS.
« Nous mourons tous, mais certains d’entre nous savent que leur vie pourrait bientôt prendre fin. Bien que j’aie souvent pensé à ce que ce serait de vivre sans Paul, je me mis à l’imaginer plus fréquemment. Je m’imaginais marcher seule dans la maison. Je m’imaginais en deuil. Si ton père meurt, j’ai dit à notre fille Sophie, je perdrai mon quotidien.
Ce que je n’imaginais pas, c’est qu’après la mort de Paul, le temps serait détraqué au-delà de toute reconnaissance. »







Merci Philippe. De continuer. Ça compte pour moi.
Te dire aussi qu'hier, au fil de ma marche, j'ai vu à travers la fenêtre d'un bistrot un gars qui avait devant lui sur une petite table deux cahiers très épais. Les deux étaient ouverts et contenaient du texte manuscrit très serré. Tête penchée, il écrivait dans l’un d'eux. Évidemment, l’image, qui prend maintenant un peu des airs d’anachronisme, m’a fait chaud à l’âme. Elle a aussi bien sûr éveillé en moi une certaine nostalgie. J’ai passé tant d’heures et de jours à écrire dans un cahier noir, assise sur le bord d’une fenêtre en regardant la vie passer. S’il m’arrive encore de le faire, ça n’a plus rien d’une habitude.
Merci d’écrire encore et toujours.
quelle intensité dans cette page ! je commence seulement à la découvrir et je vais y devoir y revenir plusieurs fois
évidemment très touchée par le volet : 'écrire, recopier, réécrire", j'en parlerai sûrement dans mon journal de saison et par la citation de Siri H.
et puis tout ce qui remonte en moi à l'évocation d'Alain Mouton, votre équipe et la si magnifique revue La Piscine...
merci infiniment, ami Philippe...