Signal/Bruit # 102
Aujourd'hui : Les 18 juin de mon père | L'atelier de Françoise Renaud | Le bloc-notes
Connaissez-vous l’ASMR ? Cette pratique consiste par exemple à écouter de petits bruits, des froissements, des chuchotements, pour se détendre. Des millions de personnes regardent ainsi des vidéos de scotch qu’on déroule pour s’endormir (mais oui !).
Savent-elles seulement qu’elles se bercent de bang supersoniques ?
Quand on tire sur le ruban, des micro-fractures traversent l’adhésif plus vite que le son. Chacune crée un vide partiel qui s’effondre en atteignant le bord de la bande et produit une impulsion sonore.
C’est ce que vient de démontrer une étude parfaitement sérieuse, publiée dans Physical Review E, la revue de la Société américaine de physique.
Dérouler ce ruban, c’est faire décoller une flottille de Concordes miniatures dans votre bureau.
Des décennies de recherche aérospatiale pour reconquérir le vol supersonique. Il suffisait d’un rouleau de scotch.
Dans cette lettre :
Les 18 juin de mon père
L’atelier de Françoise Renaud
Le bloc-notes
Les 18 juin de mon père
J’ai eu une pensée particulière pour mon père, le 18 juin dernier. Je l’ai vu révisant une ultime fois son discours, boutonnant sa veste d’uniforme amidonnée et enfilant son képi avant de monter dans sa vieille voiture bringuebalante pour aller honorer le célèbre appel prononcé ce jour-là, 86 ans plus tôt.
À la fin de sa vie, il le faisait devant le modeste monument du village d’Île-de-France où il habitait, qu’il avait convaincu le conseil municipal de faire ériger. Chaque année, il se retrouvait face à madame la maire et quelques porte-drapeaux en grande tenue, venus commémorer avec lui à la fois l’élan de leurs vingt ans et le combat qui avait permis à la France de laver son honneur.
À vingt ans, moi aussi, j’avais mes batailles. Mais je ne pouvais pas comprendre ce que signifiait se lever pour prendre les armes quand c’est la guerre qui gronde.
Souvent, je me suis moqué gentiment de ces rendez-vous que mon père prenait avec l’histoire. Je ne saisissais pas pourquoi ces vieux messieurs éprouvaient le besoin de célébrer avec tant de solennité une liberté qui me semblait acquise, oubliant que des milliers d’hommes et de femmes à peine plus âgés que je l’étais alors étaient morts pour que je puisse l’éprouver.
Je mesure désormais le poids de leur sacrifice. Et même, aujourd’hui que mon père n’est plus là, il me semble ressentir à mon tour ce qu’il vivait assurément : ce sentiment étrange où la tristesse pour ceux qui sont partis se mêle à l’exaltation de ce qui a été accompli.
C’est là l’héritage le plus précieux qu’il m’a légué : ses valeurs et la force de son engagement, sa boussole et son compas, qu’il tenait lui-même de son père, capitaine au long cours, comme lui engagé volontaire, pour naviguer le monde et tenir bon au milieu des tempêtes.
Dans l’atelier de Françoise Renaud
L’atelier dit quelque chose des habitudes, des superstitions. Chaque mois, un artiste accepte de nous y laisser entrer, à travers une photo et trois questions sur sa pratique.
Aujourd’hui, l’autrice Françoise Renaud.
1. Votre atelier (ou l’espace où vous travaillez) vous ressemble-t-il, ou au contraire vous échappe-t-il ?
Je n’ai pas réellement d’espace particulier où j’écris. Bien sûr j’ai un bureau avec une surface plane et grande, des crayons de couleurs ou à papier, des lampes pour y voir clair même si la pièce a de grandes fenêtres, un ordi bien équipé, aussi des livres avec lesquels je cohabite, plus ou moins bien rangés dans une bibliothèque derrière moi, mais je n’y écris que rarement. Je préfère profiter du lit après le réveil, entre rêve et réel, accompagnée d’une théière de Earl Grey. Ou alors choisir un coin du jardin, par exemple sous le grand châtaignier. Depuis que je vis aux Fougères, les endroits ne me manquent pas pour m’installer et envisager de sortir le carnet de notes. Ou simplement réfléchir et rêver – ça aussi, c’est travailler. Toutes les places sont bonnes dans ma géographie pour observer, apprendre, écrire, penser.
2. Qu’est-ce qui, dans votre pratique, résiste encore, et que vous n’avez pas encore réussi à dire, à peindre, à saisir ?
Incapable de répondre à cette question. D’après moi, il est bon d’aller de plus en plus loin et profond dans ce qu’on commence à pratiquer correctement, aussi j’évite de me jeter à corps perdu dans un genre dont j’ignore tout. Cela dit, je n’ai pas de règles, je ne m’impose rien, je ne fais aucun projet. Je me fie à l’instinct et au désir de voyage, donc me déplace là où ça me parle, là où ça me secoue. Quand quelque chose s’annonce, une simple lumière, un visage, une couleur, j’y vais sans me poser de questions. Je commence à écrire une phrase sur cette lumière ou cette couleur, puis une autre phrase. Une scène se dessine, un personnage, presque rien. Je tends l’oreille pour écouter les musiques qui s’amorcent tout en ignorant ce qui arrivera par la suite. De toute façon je recommence chaque jour à zéro – ou presque !
3. Y a-t-il une œuvre (un livre, un tableau, une photographie, de quelqu’un d’autre) qui a changé quelque chose en vous de façon irréversible ?
À chaque période de vie, des œuvres viennent au-devant de nous, nous surprennent. Elles entrent dans notre corps et dans notre travail, et nous les accueillons avec l’expérience de notre âge. Ces œuvres sont nombreuses et ça commence dès l’enfance.
Sur mon chemin j’ai rencontré les créatures de Jheronimus Bosch et de Brueghel l’Ancien, les sorcières de Goya et les ciels de Turner. M’ont interpelée les romans de Steinbeck et le monde de Faulkner, l’écriture de Duras et de Claude Simon – mais ne saurai n’en retenir qu’un seul titre.
Et s’il me fallait ne choisir qu’une seule œuvre, alors il me faudrait la chercher dans le commencement de la vie.
Je sais à présent combien la nature est capable d’engendrer des matières et des paysages. Ainsi les micaschistes de mon pays natal ont beaucoup compté dans mon apprentissage et dans ma perception de la beauté. Leur feuilleté, leur scintillement, leurs linéaments, leurs filons blancs, leur résistance et leur contact à la vague, leur histoire antédiluvienne, tout dans leur nature m’a touchée et appris quelque chose de l’art et de la beauté. Par la suite, rien n’a pas pu tout à fait les remplacer même s’il y a eu bien des livres et des peintures et des corps sculptés dans le grès et le marbre. C’est la pierre sauvage qui a marqué mon temps à jamais avec le souffle océanique contenu dedans. Mais j’aurais pu tout aussi bien parler de la présence des arbres.
“Née en Bretagne d’un père maçon et d’une mère institutrice. Parcours scientifique et vingt ans d’enseignement. Autrice, blogueuse, lectrice à haute voix, créatrice d’ateliers d’écriture, coach littéraire, amoureuse d’art et de photographie.” Ainsi se décrit Françoise Renaud, qui a publié plus d’une trentaine d’ouvrages : romans, récits, nouvelles, poésie, beaux livres ou encore jeunesse.
Je connais Françoise depuis plus de dix ans, une amitié forte nouée autour de la littérature et du compagnonnage.
En 2025, alors que je traversais l’épreuve de la maladie, Françoise a été l’une des cinq personnes qui ont accepté de me rejoindre dans un projet fou : écrire chaque jour un haïku, tout au long de l’année, ensemble et chacun de son côté. Six voix, six présences, un rythme commun scandant les jours.
De cette année-là, Françoise a tiré un recueil d’une grande délicatesse, qu’on peut se procurer directement auprès d’elle.
On peut la suivre sur son site: françoise renaud, écritures, et son blog : terrain fragile.
Le bloc-notes :
Les modèles d’IA ont leur « moment iPhone ». Que nous réserve la suite ? (article en anglais)
Contrairement à l’évolution de la vitesse des processeurs ou des fonctionnalités des smartphones, qui ont fini par atteindre un palier technologique, écrit Om Malik, la courbe de progression de l’IA ne ralentit pas. Les capacités continuent de faire des bonds réels, notamment avec l’arrivée des modèles multimodaux et des capacités de raisonnement.
Si le grand public ressent une certaine lassitude ou banalisation face aux annonces de l'IA, ce n'est pas par manque d'innovation. C'est parce que la technologie est en train de passer du statut de produit spectaculaire à celui d'infrastructure.
Om Malik compare plutôt cette transition à celle des réseaux de fibre optique dans les années 90. Ces réseaux ont révolutionné la capacité d'Internet de manière totalement invisible pour l'utilisateur final. De la même façon, l'IA est destinée à s'intégrer silencieusement en arrière-plan de nos systèmes d'exploitation et de nos appareils pour les rendre plus performants, sans que nous ayons besoin d'y penser.
La littérature, à l’heure de l’IA, par Anton Beraber dans Libé :
Je prédis la banalisation des livres-miroirs, ces univers numériques accessibles par un code QR entre deux pages, que l’auteur continue d’enrichir, à l’instar de l’antilivre d’Abrüpt. L’édition contemporaine tirera des leçons du travail de François Bon qui, sur différents médias, ouvre son atelier, met à disposition ses brouillons, son journal. La vérification d’un livre par ses sources, longtemps le privilège d’une élite érudite, est destinée à se démocratiser, ne faisant en cela que suivre les nouvelles habitudes du consommateur responsable, soucieux de l’origine de ses achats. On lira moins, on lira mieux.
Robert Fripp a désormais une newsletter, dans laquelle il reprend des extraits de ses différents journaux. Il y a des entrées qu'on relit plusieurs fois. Celle-ci, par exemple :
In my view, the only way to accept the responsibilities & difficulties which the world presents to us is through a practice; that is, by acquiring a discipline. Surprised? What actually happens is, that the discipline “acquires” us. Then everything changes. Everything. What was impossible for us is still impossible for us, but not when the “discipline” is doing the work. The “discipline” can only do the work if we provide it with the vehicle. Then, this becomes a practical matter: how may we become a vehicle?
— Excerpt from RF’s King Crimson Touring Diary - June 26th. 20001
Vous avez des projets sur lesquels vous pensez que nous pourrions travailler ensemble ? N’hésitez pas à m’envoyer un message.
Bienvenue à celles et ceux qui nous ont rejoints nombreux depuis le mois dernier. Quant à la canicule, tenez bon. L’ombre d’un arbre et un livre ouvert : il existe des façons bien pires d’attendre que ça passe. Je vous retrouve dans un mois.
Cette lettre est mensuelle. Dans l’intervalle, j’écris aussi sur mon blog : poèmes express, notes d’atelier et chaque dimanche, le bruit des jours. C’est le carnet de travail, vous pouvez le suivre par flux RSS.
« Selon moi, la seule façon d’accepter les responsabilités et les difficultés que le monde nous présente passe par une pratique ; c’est-à-dire en acquérant une discipline. Surpris ? Ce qui se passe en réalité, c’est que c’est la discipline qui nous « acquiert ». Alors, tout change. Absolument tout. Ce qui nous était impossible l’est toujours, mais ne l’est plus lorsque c’est la « discipline » qui accomplit le travail. La « discipline » ne peut œuvrer que si nous lui fournissons un véhicule. Dès lors, cela devient une question d’ordre pratique : comment pouvons-nous devenir ce véhicule ? » — Extrait du journal de tournée de King Crimson par RF (Robert Fripp) - 26 juin 2000





Merci pour cette invitation dans l’atelier de Françoise qu’elle m’a fait l’immense plaisir de découvrir de l’intérieur
Un bien bel assortiment, qui mêle poésie, réflexion et découvertes, merci. Très heureux d'avoir découvert cette lettre Signal/Bruit, ainsi que son pendant visuel bruit/blanc.