Rien Que Du Bruit #37

Aujourd'hui : un conte fantastique pour Halloween đŸ§Ÿâ€â™‚ïžđŸ‘»đŸ§™â€â™€ïž !

ConfinĂ© ou non, aujourd’hui, 31 octobre 2020, c’est Halloween. Alors, comme l’an passĂ©, et comme je l’avais laissĂ© entendre rĂ©cemment Ă  ceux d’entre-vous qui suivent mes billets sur mon blog, voici
 un rĂ©cit fantastique pour vous tenir Ă©veillĂ© ce soir 🎃 🎃 🎃 !

C’est parti les amis !


 Les forĂȘts prĂ©cĂšdent les peuples, les dĂ©serts les suivent. (François RenĂ© de Chateaubriand)

JUSQUE LÀ, pour moi les rĂšgles semblaient bien Ă©tablies, et tout paraissait fonctionner normalement. Les choses Ă©taient simples : tout ce qui existait formait un ensemble qu’on appelait l’univers, qui Ă©tait rĂ©gi par un certain nombre de lois auxquelles je ne comprenais pas grand-chose, mais qui avaient Ă©tĂ© posĂ©es bien avant moi, par des gens bien plus compĂ©tents, et je n’avais pas de raison d’en douter.

Tout avait commencĂ© par l’inexplicable disparition de Morton. Personne Ă  l’agence ne semblait avoir conscience que cet individu avait existĂ©, et pourtant je me souvenais parfaitement l’avoir connu. Et pour cause : nous avions partagĂ© le mĂȘme bureau pendant prĂšs de trois ans ! 

Nous avions Ă©tĂ© recrutĂ©s Ă  peu prĂšs en mĂȘme temps, et on nous avait installĂ©s tous les deux dans une piĂšce relativement grande, sombre et sans aucune fenĂȘtre. Nos tables de travail se faisaient face, sĂ©parĂ©es par une parois de Plexiglas et, une fois calĂ©s dans nos fauteuils respectifs, les yeux fixĂ©s sur les Ă©crans de nos ordinateurs, nos cerveaux occupĂ©s Ă  de savants calculs mathĂ©matiques Ă  partir des chiffres qui dĂ©filaient sur nos tableurs, nous devenions peu ou prou invisibles l’un Ă  l’autre. 

Morton parlait peu, et j’ai toujours fait montre d’une certaine rĂ©serve. NĂ©anmoins, au fil des mois, nous avions appris Ă  nous connaĂźtre. Il Ă©tait mariĂ©, contrairement Ă  moi, et avait un chien (j’avais un chat). Nous travaillions en horaires dĂ©calĂ©s, et chaque matin en prenant mon poste, j’apercevais derriĂšre son bureau sa silhouette dĂ©jĂ  absorbĂ©e par le travail, et il me saluait en fin de journĂ©e quand il partait. Le midi, Morton allait gĂ©nĂ©ralement Ă  la cafĂ©tĂ©ria. Moi je prĂ©fĂ©rais ne pas perdre de temps, et je mangeais sur place un sandwich, avalĂ© sur le pouce. Nos journĂ©es Ă©taient ainsi rĂ©glĂ©es. Il Ă©tait rare que nous changions quoi que ce soit Ă  nos habitudes. C’est pourquoi je me suis Ă©tonnĂ© quand, vers 15 h, j’ai rĂ©alisĂ© que Morton n’était pas revenu de sa pause dĂ©jeuner. Je me levais de mon fauteuil et, pour la premiĂšre fois je crois, je fis le tour de son bureau. Tout semblait normal, sa veste Ă©tait toujours sur le dossier du siĂšge, et son ordinateur continuait de dĂ©verser un flot continu de chiffres et d’opĂ©rations diverses. Une pile de feuilles remplies de diagrammes incomprĂ©hensibles Ă©tait posĂ©e sur le cĂŽtĂ©, les tiroirs Ă©taient verrouillĂ©s (je m’en assurai par pur rĂ©flexe ; je n’avais bien sĂ»r pas dans l’idĂ©e de fouiller dans ses affaires). 

Je m’aventurais dans le couloir. Il n’y avait personne, chacun Ă©videmment devait ĂȘtre Ă  son poste. J’entendais le ronronnement des machines dans les bureaux voisins. J’allais jusqu’à la cafĂ©tĂ©ria, qui Ă©tait fermĂ©e. J’aperçus au loin une dame en blouse, qui sans nul doute devait travailler lĂ , et qui Ă©tait sur le point de partir. J’accĂ©lĂ©rais le pas pour la rattraper. Je lui demandais si elle avait vu Morton ce midi. Elle ne savait pas de qui je parlais. Je tentais de le lui dĂ©crire, mais Morton n’avait pas de signes particuliers, et le portrait que je brossais de lui aurait pu ĂȘtre de celui de n’importe qui. « J’aurais fait un piĂštre dĂ©tective Â» dis-je, ce qui fit sourire la dame de la cafĂ©tĂ©ria. Il y avait de toute façon beaucoup de gens qui travaillaient ici, Ă  l’agence ; trop pour pouvoir les connaĂźtre tous. « SĂ»r, si je le voyais, votre ami, je le reconnaĂźtrais, mais sinon
 Vous savez combien de gens passent par ici chaque jour ? Â» J’avouais que je n’en savais rien. Ni combien prĂ©cisĂ©ment nous Ă©tions Ă  travailler dans ces bureaux. Ni mĂȘme vraiment ce que nous y faisions, je m’en rendais compte tout Ă  coup. « Je n’y avais jamais pensĂ©, je lui dis. C’est Ă©trange, tout de mĂȘme, non ? Â» Elle haussa les Ă©paules. « Vous vous posez dĂ©cidĂ©ment bien des questions, jeune homme. Moi, je fais mon boulot, le reste
 Â»

Je dĂ©cidais de remonter par les escaliers, et peut-ĂȘtre croiser Morton Ă  un Ă©tage ou un autre. Ç’aurait Ă©tĂ© Ă©trange qu’il ne m’en ait pas parlĂ©, mais peut-ĂȘtre avait-il Ă  faire ailleurs cet aprĂšs-midi. Tous les paliers se ressemblaient. Le mĂȘme vestibule, desservant les mĂȘmes bureaux. La mĂȘme moquette au sol, les mĂȘmes couleurs aux murs. À force, j’étais pris de vertige. Je ne savais plus vraiment oĂč j’étais. Enfin, rejoignant mon Ă©tage, j’allais regagner mon poste, quand, au moment oĂč je franchissais la porte, il me sembla deviner une forme mouvante Ă  l’extĂ©rieur de mon champ de vision. Je me retournais aussitĂŽt. L’ombre s’était Ă©vaporĂ©e. Je scrutais le couloir. D’habitude assez sombre, une lumiĂšre pĂąle semblait venir de la droite, lĂ  oĂč la coursive faisait un coude. Impossible : je savais pertinemment que c’était un cul-de-sac ; le couloir se prolongeait bien sur quelques mĂštres, mais c’était une trouĂ©e aveugle ne donnant sur rien, sans aucun Ă©clairage. Je me prĂ©cipitai. Tout au bout, je vis la porte ouverte pour la premiĂšre fois. Quelqu’un s’échappait, pliĂ© en deux, comme s’il cherchait Ă  m’éviter. Trop tard, je l’avais vu. La silhouette avait disparu, mais la porte restait ouverte. Je me prĂ©cipitai Ă  sa suite. Au moment oĂč je franchissais le seuil, je fus assailli par la lumiĂšre blanche, quelque chose sembla exploser dans mon crĂąne et je m’écroulai aussitĂŽt ! 

Je rouvris les yeux : j’étais assis en nage dans mon lit. Un cri d’effroi restait coincĂ© dans ma gorge. J’avais rĂȘvĂ©. Je soupirais et me rendormais bientĂŽt.


LE LENDEMAIN, avant mĂȘme de gagner mon bureau, je m’aventurai Ă  nouveau dans le couloir. Au fond, tout au fond, plongĂ© dans le noir, je distinguais la porte : elle Ă©tait fermĂ©e, Ă©videmment. CondamnĂ©e. Impossible Ă  ouvrir. J’oubliai cette histoire.

Je m’installais Ă  mon ordinateur et me plongeais aussitĂŽt dans le travail. Quelque chose clochait pourtant, sans que je sache quoi prĂ©cisĂ©ment. Je me levais d’un bond ! Comment avais-je pu ne pas m’en apercevoir plus tĂŽt : Morton n’était pas lĂ , j’étais seul, dĂ©sespĂ©rĂ©ment seul dans le bureau. Je me raisonnais. Sans doute avait-il pris un jour de congĂ©. Je n’en prenais jamais, et je ne me souvenais pas qu’il n’en ait jamais pris, mais ma mĂ©moire me faisait souvent dĂ©faut.

Enfin, il aurait quand mĂȘme pu me prĂ©venir, me dis-je. Je retournais Ă  mes calculs et je n’y pensais plus. Le lendemain, il n’était pas revenu. Je dĂ©cidais d’appeler le service RH. Je fus mis en attente de longues minutes, avant qu’une opĂ©ratrice prenne la ligne. « Morton, vous dites ? Hmmm. Pas de Morton ici. Â» J’insistai. Elle soupira. « On vous rappelle Â», elle me dit et raccrocha aussitĂŽt. Quelqu’un d’autre me rappela plus tard dans l’aprĂšs-midi. Un Morton avait bien travaillĂ© ici, mais il avait quittĂ© la sociĂ©tĂ©. Je demandais s’il avait donnĂ© une raison, il n’en avait donnĂ© aucune. Avait-on un numĂ©ro oĂč je puis le joindre ? La personne au bout du fil n’était pas habilitĂ©e Ă  me communiquer ce genre d’informations. Je raccrochais, perdu dans mes pensĂ©es. Morton avait toujours Ă©tĂ© un peu lunaire, mais tout de mĂȘme, il aurait pu me dire qu’il partait. Je lui en voulais un peu. On croit connaĂźtre les gens, on ne sait dĂ©cidĂ©ment rien d’eux.


LES JOURS PASSAIENT, qui firent bientĂŽt des semaines et des mois. Morton n’avait pas cherchĂ© Ă  donner le moindre signe de vie. C’était comme s’il n’avait jamais Ă©tĂ© lĂ . Son bureau, ses papiers, tout Ă©tait restĂ© Ă  sa place, et personne n’était venu pour l’instant le remplacer. Mais quand je croisais quelqu’un dans les couloirs de l’agence et que nous discutions un peu, personne ne semblait se souvenir de lui.

Je finis presque par l’oublier. Pourtant, je ne pouvais me rĂ©soudre Ă  admettre que j’avais imaginĂ© ce qui s’était passĂ©. Ni Morton, ni mon rĂȘve Ă©trange. Je m’absorbais dans mon travail, mais c’était comme une tĂąche qui tournait en arriĂšre-plan que je n’arrivais pas Ă  dĂ©sactiver. 

De plus en plus souvent, j’étais pris de maux de tĂȘte. Parfois, la douleur Ă©tait si forte que je perdais pied quelques instants. Un jour, les murs se mirent Ă  tourner autour de moi et je m’écroulai contre le bureau. Je parvins Ă  me traĂźner jusqu’à mon siĂšge, puis ma tĂȘte tomba en avant sur la table. Quelques minutes plus tard, je retrouvais le contrĂŽle de moi-mĂȘme, mais j’étais sonnĂ© et j’avais l’estomac nouĂ© par l’angoisse, une anxiĂ©tĂ© si forte qu’elle pouvait se transformer Ă  tout moment en peur panique, si je n’y prenais garde. Je ne pouvais ignorer plus longtemps ces pertes de consciences de plus en plus frĂ©quentes. Quelque chose d’extĂ©rieur les provoquait, une chose contre laquelle je luttais instinctivement jusque lĂ , et maintenant que j’en avais pris conscience, j’étais dĂ©terminĂ© Ă  ne pas lui cĂ©der. Je n’avais pas inventĂ© Morton, et la silhouette qui s’échappait par la porte dans mon rĂȘve n’était pas seulement une construction de mon esprit ! On me cachait des choses, et s’il valait mieux ne rien dire Ă  personne pour le moment, je restais sur mes gardes.


UN SOIR, alors que j’étais dĂ©jĂ  chez moi, le chat ronronnant sur mes genoux, je dĂ©cidais tout Ă  coup de retourner Ă  l’agence. Quelque chose lĂ -bas, peut-ĂȘtre, m’avait Ă©chappĂ©. Je devais en avoir le cƓur net.

J’obĂ©issais Ă  une intuition irrĂ©sistible, fĂ©roce, aussi je ne fus pas surpris de voir que la porte de mon bureau Ă©tait entrouverte, mais aprĂšs avoir traversĂ© sans bruit le couloir jusqu’à l’entrĂ©e du bureau proprement dit, j’eus un vif mouvement de recul. Une femme Ă©tait assise devant la table de travail de Morton, triant ses papiers. Tous les tiroirs Ă©taient ouverts et leur contenu empilĂ© sur la table. La jeune femme semblait comme hypnotisĂ©e par ce qu’elle dĂ©couvrait. J’en profitais pour entrer sur la pointe des pieds, essayant de m’approcher d’elle sans qu’elle s’en rende compte. Je la voyais distinctement maintenant. Sa peau Ă©tait fine, d’un grain rĂ©gulier. Ses lĂšvres pĂąles. Ses joues discrĂštement maquillĂ©es. Je passais derriĂšre elle, toujours sans trahir ma prĂ©sence. Elle avait presque fini de parcourir les notes. Je la vis poser l’avant-derniĂšre feuille sur la pile, et mon regard tomba sur la derniĂšre, que je lus par-dessus son Ă©paule. Morton y avait Ă©crit Ă  l’encre rouge. « Le principe anthropique est un principe Ă©pistĂ©mologique selon lequel les observations de l’Univers doivent ĂȘtre compatibles avec la prĂ©sence d’un observateur, une entitĂ© biologique douĂ©e de conscience Â». Il avait soulignĂ© rageusement plusieurs fois la derniĂšre phrase. Moi, je n’y comprenais pas grand-chose. Je laissais Ă©chapper un soupir.

Sentant soudain ma prĂ©sence, la jeune femme se leva en sursaut. Craignant qu’elle ne tente de s’enfuir, je la saisis par le poignet.

« Que faites-vous ici ? Â» lui demandais-je.

Elle tressaillit, mais son visage ne manifestait aucune crainte. Au contraire, ses yeux brillaient de colĂšre.

« Vous me faites mal ! Â» me dit-elle. Son ton Ă©tait glacial.

Un instant, j’eus l’impression d’avoir dĂ©jĂ  vu ces yeux farouches. Je la serrai moins fort, sans lĂącher prise. Son courroux n’avait toujours pas diminuĂ©. StupĂ©fait, je reculais d’un pas. Je ne l’avais jamais vue, mais je la reconnus aussitĂŽt. « Vous ĂȘtes la femme de Morton, c’est bien ça ? Â»

Ses yeux s’embuĂšrent et elle perdit un peu de son assurance. il fut Ă©vident que la soirĂ©e allait confirmer une intuition, me rĂ©vĂ©ler une vĂ©ritĂ© qui pouvait me faire perdre la raison.


ELLE SE PRESSA CONTRE MON BRAS et m’entraĂźna hors du bureau. Elle ravala ses larmes, et soudain Ă©clata de rire. Cette fille semblait perdre la raison. « Ils peuvent simuler un milieu social et le peupler de simulacres subjectifs, vous comprenez ? C’est ça que Morton avait dĂ©couvert, et maintenant ils savent que nous savons


— Qui ça, fis-je, complĂštement perdu. Ceux qui dirigent l’agence ?

— Vous ne comprenez donc pas de quoi il s’agit ? Vraiment ? Vous croyez que cela ne concerne que l’agence ? Ouvrez les yeux, bon sang ! Ils manipulent notre environnement Ă  loisir, de maniĂšre Ă  estimer notre comportement en fonction de situations donnĂ©es ! Nous sommes des pions pour eux, rien d’autre
 Â»

Le sourire de la fille devint incertain, puis s’évanouit tout Ă  fait. 

« Je vois Â», dis-je. Mais en rĂ©alitĂ©, je ne voyais rien. J’avais dĂ©jĂ  entendu parler de ces thĂ©ories complotistes, mais je n’y avais jamais prĂȘtĂ© attention. Elle me dit de la suivre, et nous montĂąmes par les escaliers jusqu’au toit-terrasse. Je ne me souvenais pas ĂȘtre jamais venu ici, et tout me semblait pourtant familier. 

L’immense tapis de nuit Ă©tait tissĂ© de lumiĂšres symĂ©triques incandescentes qui ensanglantaient la ville de reflets rouges et or. Elle dĂ©signa le lointain. « Regardez bien, elle me dit. Regardez le plus loin possible, et dites-moi ce que vous voyez. Â» 

Je chancelais. C’était pratiquement indiscernable, mais les Ă©toiles, oui, Ă©taient
 pixelisĂ©es ?! 

« Morton disait que les chances que nous vivions dans une simulation Ă©taient de 50/50. Si la simulation a une puissance de calcul infinie, elle peut reprogrammer le jeu en fonction de nos actions, sans que cela soit perceptible par nous. C’est pour ça que nous ne nous rendions compte de rien jusque lĂ . Quelque chose s’est produit, un dysfonctionnement peut-ĂȘtre, qui altĂšre ce que nous percevions comme Ă©tant rĂ©el. »

Reprogrammer le jeu ? Tout ce qui m’entourait, chaque objet, chaque ĂȘtre — moi-mĂȘme ! —, tout ça ne pouvait-il ĂȘtre que le fruit du travail d’un vulgaire programme informatique ? Les jeux vidĂ©o, tels que je les connaissais, reposaient sur une programmation intelligente, afin de minimiser les opĂ©rations nĂ©cessaires Ă  la construction d’un monde virtuel. Si cette
 chose pouvait ĂȘtre dĂ©tectĂ©e — et j’en avais a priori la preuve sous les yeux —, alors je devais partir du principe qu’elle avait des ressources de calcul limitĂ©es.

Comme si elle lisait dans mes pensĂ©es, la femme de Morton reprit : « la simulation crĂ©e trĂšs probablement des perceptions de la rĂ©alitĂ© Ă  la demande, plutĂŽt que de simuler toute la rĂ©alitĂ© Ă  tout moment. Elle doit ĂȘtre optimisĂ©e pour rendre uniquement visibles les parties d’une scĂšne nĂ©cessaire Ă  sa comprĂ©hension par nous. Â»

Pour une raison qui nous Ă©tait encore inconnue, nous venions d’ĂȘtre confrontĂ©s au Grand Simulateur. Le rĂ©el s’effritait. Mais nous n’avions plus le temps de nous poser pour prendre la mesure de notre dĂ©couverte : il y eut un grondement sourd, suivi d’un bruit assourdissant, un truc Ă©trange qui fit comme un bang-wooosh. Quelque chose s’éleva vers le firmament avant de retomber dans une pluie de lumiĂšre. Mais c’était le ciel lui-mĂȘme qui s’affaissait. Le monde semblait s’effondrer sur lui-mĂȘme. J’attrapais la femme de Morton par le bras et nous filĂąmes en vitesse.

« C’était quoi ? je lui criais, tandis que nous dĂ©valions les escaliers quatre Ă  quatre. 

— Nous avons dĂ©clenchĂ© une anomalie dans le programme
 Je crois que nous avons rĂ©ussi Ă  prendre la machine par surprise et provoquĂ© un bogue. Â»


NOUS ÉTIONS CHEZ MOI. Des heures Ă©taient passĂ©es. Nous avions d’abord voulu nous cacher, et nous nous Ă©tions rĂ©fugiĂ©s dans un bar. Personne n’était venu nous chercher. AprĂšs quelques verres, je voyais les choses diffĂ©remment. La peur avait peu Ă  peu fait place Ă  une sorte de mĂ©lancolie. Je regardais les gens autour de nous. Insouciants. Heureux, pour la plupart. Devions-nous faire Ă©clater la vĂ©ritĂ© au grand jour ? Nous serions pris pour des fous, ou nous serions haĂŻs par l’humanitĂ© tout entiĂšre, si nous rĂ©vĂ©lions les secrets de ce monde.

La plupart des gens rĂȘvent leur vie, de toute façon. Qu’aurions-nous Ă  gagner de les rĂ©veiller ?

La radio diffusait en sourdine une chanson de Dylan : Only a pawn in their game. Un frisson me parcourut l’échine.

Je glissais ma main sur celle de la femme de Morton. « Rentrons Â» je lui dis, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.


ARRIVÉS DANS MON APPARTEMENT, nous restñmes un long moment face à face dans le salon. Le chat ronronnait sur mes genoux.

« Souvent, par le passĂ©, je me suis retrouvĂ© lĂ , assis dans cette piĂšce, avec le sentiment effrayant que j’étais observĂ©. Je me levais d’un bond, je regardais autour de moi et il n’y avait personne, bien sĂ»r. Autrefois, je mettais ça sur le compte de la fatigue, les longues journĂ©es de travail. Je me servais un scotch, mettais mes pieds sur la table basse et j’essayais tant bien que mal d’oublier mes idĂ©es noires. Mais depuis la disparition de Morton, la sensation n’a fait que s’aggraver. J’ai commencĂ© Ă  ressentir une pression dans ma poitrine, comme quand on a le pressentiment qu’on va t’annoncer une mauvaise nouvelle.

— Tu sais maintenant, me dit-elle. Et ce n’est pas de ta faute. Viens, n’en parlons plus. Â»

Elle se coucha par terre, me fit allonger à ses cÎtés. Elle mit son visage prÚs du mien. Elle glissa sa main sur mon visage. Caressa mes lÚvres. Glissa doucement ses doigts dans ma bouche. Ses doigts avaient un goût métallique. Je ressentis une décharge électrique, comme quand deux électrodes entrent en contact.

Plus tard, alors que je m’endormais dĂ©jĂ , elle me dit : « Tu sais que rien de tout ça n’est rĂ©el. Â»


À MINUIT, je fus rĂ©veillĂ© par des voix lointaines et, quelques minutes aprĂšs, j’entendis courir dehors. Je me levais d’un bond. J’étais seul dans l’appartement. La femme de Morton avait disparu, si tant est qu’elle n’ait jamais Ă©tĂ© lĂ . Le chat avait dĂ» se planquer quelque part. Je regardais par la fenĂȘtre. La rue semblait dĂ©serte. La nuit, le trajet des Ă©toiles les conduit sous la terre, me dis-je en contemplant le ciel. Autrefois, j’imaginais l’espace infini, recelant des mystĂšres fascinants, d’autres mondes vivants qu’il nous appartiendrait un jour de dĂ©couvrir. Je voyais dĂ©sormais sous mes yeux un paysage inachevĂ©, dĂ©sert aride et froid. Mes doigts se crispĂšrent nerveusement. 

J’attrapais ma veste, les clĂ©s de ma voiture, et je sortis, sans mĂȘme prendre la peine de fermer la porte. Le cƓur dĂ©sintĂ©grĂ©, je trouvai en moi une force nouvelle, un calme froid.


LA VOITURE QUITTAIT LA VILLE, rĂ©vĂ©lant dans la lumiĂšre des phares un paysage que je n’avais encore jamais vu. La simulation avait gagnĂ©, mais elle se jouait encore de moi. La route avait Ă©tĂ© forgĂ©e Ă  mon attention, je le savais. Tout Ă  coup, j’écrasai le frein. Le vĂ©hicule s’arrĂȘta aprĂšs quelques mĂštres. Le paysage s’interrompait net, comme si la route avait Ă©tĂ© dĂ©tourĂ©e au lasso dans une application de retouche photo, et qu’on avait fait disparaĂźtre le dĂ©cor d’un clic de souris. De chaque cĂŽtĂ© du ruban d’asphalte, les tĂ©nĂšbres. Le noir absolu. Pas mĂȘme la nuit : le nĂ©ant Ă  l’intĂ©rieur du nĂ©ant.

Je sentis soudain une prĂ©sence. « Vous voilĂ  enfin Â», dit une voix.

Je savais ce que cela signifiait. Le ciel s’illumina Ă  nouveau. Je me perdais un instant dans la solitude dĂ©solĂ©e des milliers d’étoiles.

« Je sais que tout cela est faux, dis-je.

— Pas tout Ă  fait, reprit la voix. Ce monde obĂ©it tout de mĂȘme Ă  des rĂšgles. Les systĂšmes quantiques peuvent exister dans une superposition d’états, et cette superposition est dĂ©crite par une abstraction mathĂ©matique appelĂ©e fonction d’onde. En mĂ©canique quantique, l’acte d’observation provoque l’effondrement alĂ©atoire de cette fonction d’onde dans l’un des nombreux Ă©tats possibles. Si ce monde n’était qu’une pure simulation, il n’y aurait pas d’effondrement. Dans une simulation classique, tout est dĂ©cidĂ© Ă  l’avance. Peut-ĂȘtre que ce monde est une crĂ©ation mathĂ©matique, et si c’est au dĂ©part un jeu, alors nous autres joueurs avons abandonnĂ©s la partie depuis longtemps. La simulation, — appelons -lĂ  comme ça par facilitĂ©, si vous voulez —, s’est dĂ©veloppĂ©e et a gagnĂ© en complexitĂ©, au point qu’on ne puisse plus dĂ©celer son origine. Seulement certains Ă©lĂ©ments se sont altĂ©rĂ©s. Une chose est apparue qui n’était pas prĂ©vue : l’humanitĂ©. Â» 

Des murs s’effondraient dans ma tĂȘte. Assailli de dĂ©sespoir, je levais naĂŻvement les yeux au ciel. Un Ă©clat de rire dĂ©chira la nuit qui m’enveloppait.

« Oh, allons ! Vous vous imaginiez ĂȘtre notre crĂ©ation ? Eh bien non, pas du tout. Vous ĂȘtes ce qu’on appelle un non-respect de la spĂ©cification du systĂšme : une aberration, une anomalie si vous voulez. Un simple bogue, en quelque sorte. Mais vous aviez un bien prĂ©cieux : le libre arbitre, et nous pensions pouvoir vous laisser faire. Quelle dĂ©ception ! Il y eut maintes implĂ©mentations faites au jeu, au fil des avancĂ©es technologiques. Le logiciel a Ă©tĂ© plusieurs fois modifiĂ© en profondeur, et on a mĂȘme procĂ©dĂ© une fois Ă  un reset complet. Quoi qu’on fasse, vous rĂ©apparaissiez sans cesse. Le code lui-mĂȘme est devenu obsolĂšte. Le temps est venu d’effacer dĂ©finitivement le programme. Â»

Je regardais autour de moi. Je vis ce que personne n’a jamais vu. Le big bang. La formation des Ă©toiles. La naissance de notre monde. Le dĂ©veloppement de la vie. Les dinosaures et leur disparition. La vie encore. Les premiers hommes. Le feu. L’agriculture. Les guerres, la folie. Tout tournait de plus en plus vite. Je titubais. Je vis un champignon atomique remplir le ciel et, trouvant cela beau, je compris que nous Ă©tions une espĂšce destructrice, fascinĂ©e par le feu. Je vis des Ăźles-poubelles de plastiques agglomĂ©rĂ©s Ă©touffer les ocĂ©ans, la terre pillĂ©e de ses ressources, je vis le soleil disparaĂźtre derriĂšre un nuage brun, les villes englouties sous la pollution, la faune et la flore disparaĂźtre dans l’indiffĂ©rence des hommes.

Je vacillais. Le sol se dĂ©robait sous mes pieds. Je me souvins de ce qu’avait dit Morton Ă  sa femme : « les chances que nous vivions dans une simulation sont de 50 %. Â» 

S’il disait vrai, alors j’espĂ©rais maintenant que ce monde n’était pas rĂ©el. Comment accepter sinon de s’ĂȘtre vu confier le paradis, et ne pas avoir su en faire autre chose qu’un enfer ?

Oui, certainement, je prĂ©fĂ©rais croire Ă  l’hypothĂšse de la simulation. Et si c’était une simulation, il fallait reconnaĂźtre l’échec et dĂ©brancher la prise.


Et c’est tout pour cette fois. J’espĂšre que vous avez apprĂ©ciĂ© cette courte nouvelle.

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