Rien Que Du Bruit #42

Éditer sans tout jeter | Écrire en artisan | Un roman en 3 jours

Ah, les belles formules, les tournures qui claquent. Nos petites phrases chéries dont je vous disais en novembre dernier qu’il valait mieux les noyer à la naissance plutôt que de les voir grandir et devenir des monstres, Austin Kleon conseille lui de les séquestrer à la cave pour en abuser plus tard :

Je pense que « tuez vos chéries » a fait plus de bien que de mal en ce bas monde, mais je suis beaucoup plus fan de cet autre conseil, plus doux à mon cœur : relocalisez vos chéries.

(…) Eliza Gabbert a bâti toute une stratégie de révision autour de ce concept, qu’elle résume ainsi : conservez vos meilleures phrases (ou images ou idées) et jetez le reste.

Le principe, développé par Gabbert, reprit par Kleon, est le suivant : lorsque vous vous relisez, chaque fois qu’un passage, vous semble en trop, mais que vous n’arrivez pas à vous décider à l’éliminer, ouvrez un nouveau document sur votre ordinateur dans lequel vous placerez le passage en question. 

D’une part, cela vous permettra de continuer à avancer l’esprit tranquille sur votre texte initial (vos « chéries » n’ont pas disparu, elles sont au chaud dans un autre fichier). D’autre part, lorsque vous y reviendrez plus tard, vous l’envisagerez dans un contexte nouveau qui peut-être vous permettra de bâtir un nouveau texte.


Sinon, vous pouvez ne rien jeter, et écrire un roman d’aventures en trois jours, à la manière de Michael Moorcock. Le bonhomme est un des auteurs les plus prolifiques qui existe, et quelques-uns de ses livres figurent dans ma short list des chefs d’œuvres à emporter sur une île déserte (Gloriana, Mother London, pour n’en citer que deux). 

À côté de ça, il a écrit quantité de nouvelles et romans de pure fantaisie, jusqu’à deux ou trois livres par semaine ! Voici, résumée, sa recette pour reproduire ce tour de force :

* La formule est celle utilisée dans Le Faucon maltais. Ou le Saint Graal. Vous utilisez le principe du MacGuffin, la quête comme simple prétexte pour faire avancer votre intrigue.

* Votre héros doit être profondément humain, faillible, et se retrouver malgré lui à devoir affronter des forces qui le dépassent.

* Prévoyez un événement toutes les quatre pages. Et prenez des notes : des listes de choses que vous pourriez utiliser. Des listes d’images cohérentes ; cohérentes pour vous ou génériquement cohérentes. Si, comme Moorcock, vous écrivez de la fantasy, alors notez : épées ; boucliers ; cornes, etc.

* Avant de vous lancer, préparez la structure détaillée de votre roman. Définissez clairement les exigences. Sachez à l’avance quels problèmes narratifs vous serez amené à résoudre, et à quel moment. Pour le reste, inspirez-vous de votre environnement. Transformez les objets ordinaires qui vous entourent en fonction de vos besoins : par exemple, le miroir de votre salle de bain devient dans votre texte un miroir qui absorbe les âmes des damnés.

* Faites-vous une liste d’images purement fantastiques, des images fortes et paradoxales : la Cité des statues hurlantes, par exemple. À vous, ensuite, de les utiliser au bon moment, pour leur donner une cohérence au sein de votre livre.

* L’imagerie vient avant l’action (parce que l’action n’a en fait aucune importance). 

* Le temps est l’élément important dans votre histoire. C’est la formule classique : « Nous n’avons que six jours pour sauver le monde ! » Aussitôt, vous donnez une structure à votre lecteur : le héros n’a que six jours, puis cinq, puis quatre pour sauver le monde ! Y arrivera-t-il à temps ?

Voilà, facile non ? On s’envoie nos manuscrits dans trois jours ?


Pour finir, je voudrais vous donner à lire la réponse apportée par Nick Cave à la question suivante : “pensez-vous qu'il est plus important d’attendre l'inspiration ou de se mettre au travail et d'écrire ?

Nick Cave :

Je me sens une affinité profonde avec les artistes qui considèrent leur travail comme un métier et ne sont pas dépendants des caprices de l’inspiration — parce que je suis l’un d’entre eux. Comme la plupart des gens qui ont un boulot, nous allons simplement travailler. Il ne nous vient jamais à l’idée de ne pas travailler, il n’y a jamais un moment où nous ne travaillons pas parce que « nous ne le sentons pas » ou parce que « les vibrations ne sont pas bonnes ». Nous faisons nos heures, un point c’est tout.

L’entreprise la plus importante de ma journée est simplement de m’asseoir à mon bureau et de prendre mon stylo. Sans cet acte élémentaire, je ne pourrais pas prétendre être un auteur-compositeur, car les chansons arrivent à moi sous forme d’indications trop légères pour être perçues, à moins que je ne sois préparé et prêt à les recevoir. Elles ne viennent pas en fanfare, mais à voix basse, et ne viennent que lorsque je suis au travail.

Mon stylo en main, je m’assieds au garde-à-vous, dans mon costume, je me tiens au bord de l’imagination, à l’affut du surgissement de la belle phrase. (…)

Alors, toutes sortes de choses inexplicables se produisent. Le temps s’emballe, le passé se presse contre le présent et l’avenir déverse ses secrets. Soudain, les mots se comportent de manière inappropriée, mais ils le font merveilleusement, notre pouls s’accélère, de délicieux papillons explosent dans notre ventre et l’écriture de chansons devient une collision entre le pragmatique et quelque chose de complètement… quoi ? Transcendantal, outrageusement religieux, absurde ? — et puis Dieu apparaît soudain, là IL est, avec tous Ses anges travestis et Ses démons et d’autres choses encore, je ne sais même pas quoi, des esprits marmonnant des trucs indescriptibles, des muses potelées toutes roses qui dégringolent du ciel, et des petites choses enfantines, les bras tendus, appelant, m’instruisant, et la belle phrase, le beau vers commence à prendre forme, émergeant doucement — le voici ! — qui coule avec ravissement de la pointe de votre stylo.

Et puis votre journée de travail se termine et vous, vous quittez votre bureau.


Et c’est tout pour cette fois ! Portez-vous bien et à bientôt !