Signal/Bruit #100
Aujourd'hui, quelque chose d'un peu différent : Elle, qui se dérobe
En juillet 2024, l’autrice et journaliste Anne-Sophie Barreau m’a proposé, ainsi qu’à sept autres autrices et auteurs, d’écrire un texte à partir de certaines des images qu’elle publie sur Instagram. Je trouvais depuis longtemps que ses images étaient propices au jaillissement de l’imaginaire, et j’ai aussitôt accepté. Malheureusement, en dépit de très belles signatures associées au projet, celui-ci n’a pas encore trouvé d’éditeur susceptible de le porter.
En attendant, et avec l’accord d’Anne-Sophie, voici le texte que j’ai écrit à partir de deux de ses photos.
C’est notre incapacité à observer certains états de l’environnement qui serait responsable de l’aspect classique du monde. — Hervé Zwirn
Au désarroi du jour succède le désespoir la nuit.
Scène liminaire : Paris, un soir, à l’angle de la rue de Rivoli et de la place de la Concorde. Une jeune femme en noir, les jambes croisées, lit un livre, appuyée au muret de la bouche du métro.
Regardez bien : la jeune femme ne bouge pas, mais une vibration imperceptible agite son ombre. Sur le muret derrière la jeune femme en noir, elle est la silhouette sombre et familière qui épouse ses contours. Devant elle, sur le trottoir humide, elle s’étire, corps tendu sur le point de s’échapper. Et c’est elle aussi, à bonne distance déjà, à peine plus qu’une trace de fumée noire dans l’air, qui à la fois s’éloigne et semble revenir. L’univers est une superposition d’un nombre indéfini de mondes. La réalité se fissure, et il suffirait de cligner des yeux pour que tout redevienne normal.
Il a plu. La chaussée est encore mouillée. La jeune femme en noir est plongée dans son livre quand quelque chose arrête sa lecture.
On ne peut pas connaître un endroit sans y retourner. Et même dans ce cas, une fois ne suffit pas. Elle relit ces deux phrases. Elle se dit que ce qui est vrai des lieux pourrait l’être aussi de certains moments qu’elle a vécu. Que sait-on de son enfance, si on n’y revient pas ? Si l’on ne fait pas à nouveau le chemin. Une fois ne suffit pas. Marcher sur les traces d’autrefois, jusqu’à sentir auprès de soi la présence familière de celle qu’on était alors. Remonter la piste, y revenir encore, creuser encore les souvenirs comme on creuse un puits, creuser encore et encore la mémoire, jusqu’à ce que jaillissent soudain des taches de couleurs, des reflets, l’ombre mouvante sur l’herbe du feuillage de l’arbre sous lequel on est assis, agité par une brise légère ; s’abandonner au moment, jusqu’à entendre à nouveau le vrombissement des insectes autour de soi, sentir dans la chair de son bras la piqure d’une guêpe, la morsure d’une fourmi au pli du coude. Sentir tout son corps légèrement humide, après une longue marche dans la campagne et aimer ça, sentir sa gorge sèche après l’euphorie de la course dans laquelle elle s’est élancée sans raison, juste pour arriver plus vite à l’arbre avant de se jeter au sol, les bras ouvert en croix, la respiration encore haletante, et riant, riant, riant de la joie de se sentir vivante — épuisée, mais tellement vivante —, faisant une avec l’herbe, avec l’arbre, et le vent et les insectes. Une avec la nature et le monde et les yeux grand ouverts avalant les nuages, s’imaginant ce qu’il y a derrière, le ciel de plus en plus sombre, encombré déjà de satellites (elle en a entendu parler, elle sait à quoi ils ressemblent, sans trop savoir à quoi ils servent) et plus loin encore, dans la nuit la plus noire, des milliards d’étoiles dans un espace qu’on lui a dit sans fin. Elle y pense si fort qu’il lui semble bientôt la rejoindre, cette nuit éternelle, mais c’est le ciel qui s’assombrit tout à coup, les nuages blancs qui deviennent gris et noirs. Les premières gouttes de pluie, grosses et flasques, qui s’écrasent sur ses joues sont une joie renouvelée, mais soudain la voilà trempée et la température a chuté d’un coup, elle a froid, elle se redresse, retombe, la fatigue l’étourdit et l’orage éclate et le ciel se retourne. Elle pleure maintenant, ne sait plus très bien où elle est, ne sait plus comment rentrer, elle a froid et elle a peur… Elle frissonne, non pas la petite fille, mais la jeune femme en noir, plongée dans son livre, appuyée au muret place de la Concorde à Paris, enveloppée dans une nuit d’infini, qui s’est souvenue en un instant, par la magie d’une phrase et d’une pluie soudaine et passagère, de ce moment dont la seconde d’avant elle n’avait plus mémoire. Il suffisait de cligner des yeux pour que tout redevienne normal…
Mais revenons à son ombre. La jeune femme en noir appuyée au muret se prend à nouveau à rêver. L’ombre en profite pour s’échapper. L’ombre voudrait se dissoudre dans la pénombre et disparaître au monde. Elle voudrait devenir la nuit. Les lumières de la ville l’en empêchent.
Suivons-là un moment : elle glisse le long des murs, s’enfonce dans les recoins des portes, tente de se glisser dans les couloirs sombres des halls d’entrée des immeubles. La lumière la rattrape par le col avant qu’elle ne disparaisse. Légèrement effrayée, elle oscille entre le tangible et l’oubli. Et dans ce flou, dans cette danse d’ombres et de lumière, se dessine peut-être une vérité plus profonde sur la nature même de l’existence.
Elle prend à gauche sur la rue Royale, puis à droite vers la place de la Madeleine. Elle s’arrête au pied de l’église. À l’intérieur, un orchestre joue les quatre saisons de Vivaldi. Les portes sont closes, elle ne peut pas entrer, mais elle reste tout près, et se laisse bercer par la mélodie diffuse qui parvient jusqu’à elle. Elle se reconnait dans la musique, les notes amorties, légèrement troubles, prêtes à se dissoudre dans le bruit ambiant.
Enfin, les portes s’ouvrent, libérant une lumière trop longtemps contenue, une boule au cœur incandescent dévorant les ombres, qui se fracasse contre la nuit et vient s’écraser sur les marches, en même temps que surgit la foule qui bientôt envahit les trottoirs. Un bourdonnement sourd l’accompagne, persistant bien après que l’orchestre a joué les dernières notes du dernier concerto, qui peu à peu se fond dans le murmure de la rue.
La jeune femme en noir sursaute. Elle a ressenti la frayeur qui a saisi son ombre. Et tandis que celle-ci emprunte précipitamment la rue Tronchet, la rue du Havre, elle se souvient de la violence de son adolescence, réduite à peau de chagrin. Un univers de solitude et de paysages désolés. Et plus tard, la litanie des drames et des compagnons de route qui lui chuchotaient à l’oreille toujours les mêmes mots chargés de faux espoirs. Elle se méfiait de tout. Elle se méfie encore de tous. Il n’y a pas de place pour la flamboyance, ni même pour la tendresse, dans ce décor de ruine qu’est sa vie. Elle est là, encore, feignant d’attendre quelqu’un, feignant de lire, mais déjà elle s’évapore. Son esprit vagabonde, à la poursuite de son ombre. La voici justement qui déjà remonte la rue d’Amsterdam.
Il faut 38 minutes, pour remonter à pied de la Concorde jusqu’à la place de Clichy. C’est le temps qu’il faut à la jeune femme pour rejoindre son ombre impasse de La Défense. Le nom de la rue la fait sourire. Elle voudrait sortir de l’impasse. Sortir de sa vie.
Si la défense est une voie sans issue, et qu’elle ne veut plus se battre, il lui reste la fuite.
L’univers est composé davantage de vide que de matière. L’espace est essentiellement vide, et en nous-mêmes, le vide prédomine également sur le plein. Ce vide, qui s’accroît de plus en plus en nous, exerce un poids considérable, nous accable et nous entraîne dans la plus obscure des nuits. C’est là, pourtant, que la jeune femme en noir a retrouvé un souvenir auquel elle se raccroche. Tirée par un fil invisible, sur le point d’entamer un mouvement de retour, elle a soudain été saisie d’un vertige étrange. Elle hésite encore, à la fois prisonnière de l’instant et libre de toute contrainte. Le temps se replie, permettant à ces réalités parallèles d’exister sur un même plan. Elle ressent pour la petite fille qu’elle était une tendresse presque maternelle. Elle s’approche. L’enfant la reconnait. Elle sèche ses larmes et se jette dans ses bras. L’orage est passé. Le soleil vient réchauffer leurs deux corps enlacés. Les chances de recommencer à zéro sont peut-être infinies.
À l’angle de la rue de Rivoli et de la place de la Concorde, la jeune femme en noir a disparu. Sur le trottoir humide, une ombre s’étire, rémanence d’une silhouette familière.
Il suffirait de cligner des yeux pour que tout redevienne normal.
Cette lettre est mensuelle. Dans l’intervalle, j’écris aussi sur mon blog : poèmes express, notes d’atelier & pensées aléatoires. C’est le carnet de travail, vous pouvez le suivre par flux RSS.



Chapeau bas ! L'oeil du photographe associée à la plume du poète. Où vas-tu trouver tout ça ?Alors que moi, je suis juste intriguée par cette ombre diffuse au premier plan.Inquiet pour elle si nette dans l'oeil de son prédateur.
Une plume sensible, en clair-obscur. Très belle découverte.