Signal/Bruit # 103
Aujourd'hui : Magie et ferveur : Nick Cave, Alan Moore & Grant Morrison | L'atelier d'Olivier Martinelli
En Europe, on émet des niveaux d’alerte jaune, orange ou rouge pour mettre en garde contre les fortes chaleurs.
Au Japon, les autorités ont organisé un concours afin de choisir un nom pour désigner une journée où les températures atteignent 40 degrés Celsius ou plus. Le terme retenu est le très poétique « kokushobi », qui signifie « journée de chaleur cruelle ».
En ces jours difficiles, j'espère avant tout que vous et vos proches êtes en sécurité. Puisse la lecture de cette lettre vous apporter, malgré tout, un peu de fraîcheur, au cœur de ces kokushobi.
Dans cette lettre :
Get ready for love !
L’atelier d’Olivier Martinelli
Le bloc-notes
Get ready for love !
Il peut sembler absurde d’espérer qu’un concert de rock puisse être sacré. Mais pour moi, ça l’est. (Robert Fripp)
Il y a beaucoup de tristesse dans ce que j’écris ces derniers temps. Je voudrais y mettre plus de joie.
Le 14 juillet dernier, la France a perdu sa demi-finale de Coupe du Monde. J’étais aux arènes de Nîmes pour voir Nick Cave sur scène. Ainsi, j’ai échappé à un match calamiteux, et gagné un concert chargé d’énergie. Il m’a fallu plusieurs jours pour le digérer. Nick Cave est pour moi une inspiration constante. C’était la première fois que je le voyais sur scène.
Ce soir-là, Nick Cave a ouvert son concert avec Get Ready for Love, et l’a conclu avec Into My Arms.
Bien sûr, les concerts de la tournée enchaînent chaque soir, peu ou prou, la même setlist, et de nombreux sites auraient pu m’instruire en avance sur chaque moment fort de cette soirée, mais cela lui aurait enlevé une grande part de sa magie.
Au-delà de la symbolique qu’on prête aux morceaux choisis en ouverture et en clôture du spectacle, il est une chose qui ne peut être pleinement anticipée : c’est l’esprit de communion qui s’instaure entre le chanteur et son public. Je n’étais pas dans la fosse, mais en bonne place, légèrement en surplomb pour assister à cette ferveur dont je n’avais personnellement jamais été témoin dans pareille grand-messe. Nick Cave quittait la scène pour s’avancer au-dessus de la foule, littéralement porté par un public dont les bras se dressaient vers lui dans une adoration quasi mystique, tandis qu’il semblait marcher dans les airs.
Il peut sembler absurde d’espérer qu’un concert de rock puisse être sacré. Ce concert l’était pour moi.
Je l’ignorais, ce 14 juillet marquait l’anniversaire de la mort de son fils. Le lendemain, il écrivait dans sa newsletter :
Il est encore tôt à Nîmes. J’attends mon café en regardant par la fenêtre du petit hôtel où Susie et moi logeons. La place, en bas, s’éveille. Quelques voitures, une femme qui promène son chien, un enfant sur une trottinette, un vieil homme qui fume sur un banc. Aujourd’hui, Susie et moi comptons marcher un peu à travers la ville, visiter peut-être une église, et peut-être trouver cette rivière dont on dit qu’elle coule claire et froide. Plus tard, je jouerai un concert aux arènes.
(…) même si ce jour marque le onzième anniversaire du pire jour de nos vies, c’est aussi un beau jour, avec le soleil qui brille, un enfant qui joue, un homme qui savoure une cigarette, un monde qui s’éveille tranquillement et continue d’avancer (…) C’est un jour triste. Je le vois dans les yeux de ma femme. Mais c’est aussi un jour ordinaire, un beau jour. Le plus beau des jours. Susie est déjà à la fenêtre, elle écarte le rideau, elle regarde la ville, le soleil sur son visage.
En me dirigeant vers les arènes, je suis tombé sur un ami que j’avais perdu de vue depuis longtemps. J’avais pensé à lui la veille. J’étais heureux de le retrouver ainsi, de manière aussi impromptue, et il a semblé sincèrement content lui aussi de me voir. Je lui ai dit que je mettais à profit le temps qu’il m’était donné pour écrire, et c’était la première fois, je crois, que je parlais aussi ouvertement avec lui de mes velléités d’écrivain. Auparavant, c’était moi qui l’interrogeais sur sa manière d’écrire, ses poèmes, ses carnets qu’il acceptait volontiers de me montrer, mais jamais ouvertement je ne lui avais dit que j’écrivais moi-même (ce que je suis pourtant sûr qu’il sait). Fausse pudeur ? Sentiment de ne pas faire le poids, face à lui, poète reconnu et célébré ? Un peu des deux, je pense. Nous avons échangé nos mails et numéros de téléphone.
L’espoir semble nous avoir quitté. La perspective d’un monde meilleur s’éloigne, mais il ne faut jamais désespérer du bien. Ne laissons pas les cyniques l’emporter. Ouvrons grand nos bras, et tenons-nous prêts à accueillir l’amour !
Dans l’atelier d’Olivier Martinelli
L’atelier dit quelque chose des habitudes, des superstitions. Chaque mois, un artiste accepte de nous y laisser entrer, à travers une photo et trois questions sur sa pratique.
Né en 1967 à Marseille dans une famille d’enseignants rapatriés d’Algérie, Olivier Martinelli a d’abord cherché sa voie entre le football, le rock et les mathématiques, avant de trouver son territoire d’élection dans une écriture mêlant rock et littérature.
C’est la littérature américaine qui l’a révélé à lui-même, Fante, Salinger, Bukowski, mais aussi quelques Français, Djian ou Céline, ces écrivains qui « touchent au cœur avant de viser la tête » et dont il a intégré dans ses nombreux romans et nouvelles le style nerveux, le refus de l’adjectif inutile.
Son livre L’Homme de miel, récit frontal de son combat contre un myélome, republié et augmenté en 2024 sous le titre La vie dévorée et accompagné d’un album CD, dit peut-être, mieux que tout le reste, qui est Olivier : un écrivain sincère et profondément attachant.
Extrait de l'album "La vie dévorée"
Texte extrait du roman "La vie dévorée" publié par Kubik Éditions
Arrangements et instruments : Dominique Pascaud et David Neerman
1. Votre atelier (ou l’espace où vous travaillez) vous ressemble-t-il, ou au contraire vous échappe-t-il ?
Il me ressemble et m’échappe totalement. J’écris partout, tout le temps, sur des supports différents (carnets, feuilles volantes, ticket de parcmètres parfois, portable). Ma tête est un centre de stockage extraordinaire aussi. L’ordinateur n’est là que pour finaliser.
Mon atelier n’est pas une pièce fermée à double tour avec bureau posé face à un mur blanc, pour me couper de toutes sollicitations extérieures. Mon atelier est ouvert au vent, à la musique, au fracas des vagues, aux murmures des voisins, aux cris des enfants. Je n’écris jamais aussi bien que quand je suis dans la vie, assis à une terrasse de café, dans un train ou face à mes élèves qui planchent sur un contrôle.
Alors oui, quand je passe à l’ordinateur, je m’assois à mon bureau, face à des étagères de disques et de livres. C’est sans doute ce qui ressemble le plus à un atelier. Actuellement, c’est l’ancienne chambre de mon fils que j’ai annexée depuis qu’il n’est plus à la maison. Avant son départ, c’était la table du salon.
Dans mon nouveau bureau, à ma droite, une porte fenêtre donne sur l’étang de Thau et les parcs à huitres. Pendant plusieurs mois, du printemps à l’été, les reflets orangés du coucher de soleil baignent la pièce et mon visage.
L’étagère consacrée aux livres contient la plupart des écrivains qui m’ont éveillé à la lecture et à l’écriture. Ils me rassurent. Quand je cale, je lève les yeux et tombe sur Fante (père et fils), Salinger, Brautigan, Wagamese, Céline, beaucoup d’autres. Je les imagine penchés sur mes feuillets, ou les yeux plissés, scrutant l’écran de mon ordinateur. Si j’écris, c’est d’abord pour ne pas leur déplaire même si tous ceux que j’ai cités sont morts. J’écris des livres que j’aimerais lire et que les écrivains de l’étagère aimeraient lire. C’est ce que j’imagine en tout cas. Ce que j’espère.
2. Qu’est-ce qui, dans votre pratique, résiste encore, et que vous n’avez pas encore réussi à dire, à peindre, à saisir ?
L’émotion instantanée que je peux ressentir à l’écoute d’une chanson, d’une simple note, d’une inflexion de voix. Pourquoi ça me remue autant ? Je l’ignore et je suis heureux de n’avoir toujours pas résolu cette énigme. De cette façon, j’ai l’impression de conserver une part de ma candeur, de ma curiosité. J’ai parfois l’impression d’avoir besoin de plusieurs centaines de pages pour obtenir l’émotion qu’un musicien peut atteindre en trois minutes.
C’est peut-être pour cette raison que, parallèlement à mes romans, j’écris aussi dans un format plus court : nouvelles, poèmes, textes de chansons. Peut-être aussi pour ça que j’ai publié un disque, pour briser ce mur qui me résiste et atteindre des émotions en deux ou trois minutes.
Il y a aussi un roman qui me résiste ou peut-être que c’est moi qui lui résiste. Il s’agit d’une saga familiale qui suit une famille d’origine espagnole qui a vécu en Algérie pendant cinq générations. Le sujet est extrêmement délicat à traiter. Parce qu’évoquer la vie là-bas convoque obligatoirement une forme de mélancolie même si je n’y ai moi-même pas vécu – je suis né en 1967, cinq ans après le rapatriement de mes parents. Et cette mélancolie est forcément suspecte aux yeux de beaucoup.
3. Y a-t-il une œuvre (un livre, un tableau, une photographie, de quelqu’un d’autre) qui a changé quelque chose en vous de façon irréversible ?
La lecture de « L’attrape-cœur » de Salinger, découvert en première année de Fac grâce à mon frère ainé. Jusqu’à ce livre, la littérature était un monde qui m’était extérieur, conçu par des gens avec qui je ne sentais aucune affinité. Je savais tout de leur vie mais eux, ne savaient rien de la mienne. J’éprouvais parfois une estime formelle pour leur écriture. Mais elle ne me touchait pas.
À la lecture de « L’attrape-cœur », j’ai découvert au contraire un écrivain qui semblait connaître ma vie, mes frustrations, mes élans et mes questionnements. Ici pas de passé simple, pas de négation. Rien qui empêche d’entendre cette voix d’adolescent qui parcourt toutes les pages, avec ses tics de langage, ses maladresses. Mes premières émotions de lecture trouvent leur origine dans cette voix qui aurait pu être la mienne. Après Salinger, j’ai découvert John Fante, Richard Brautigan, Céline, des écrivains qu’on nous cache au lycée. Avant la découverte de ces romanciers, je n’avais jamais envisagé d’écrire. Après eux, je suis rentré dans les ordres en quelque sorte. Mais mon couvent à moi, c’est une vie parcourue par les émotions. Je n’ai cessé, depuis, de poursuivre ce graal. Je ne sais pas si j’atteindrai, un jour, le niveau de ces écrivains. Mais je travaille tous les jours pour ça.
Parallèlement à la découverte de ces écrivains, il y a eu une autre déflagration dans ma vie. La découverte de « Darklands », le deuxième album de The Jesus and Mary Chain. J’ai tant écrit sur ce groupe. Émotion instantanée, dès les premiers accords de guitare. Ce disque a changé mon rapport à la musique et donc à ma vie. Il m’a ouvert à d’autres groupes et notamment au Velvet Underground.
C’est comme si ces musiciens et les écrivains cités plus haut étaient les deux pièces d’un puzzle s’imbriquant parfaitement. Pas étonnant que j’écrive en musique, toujours. Je me demande d’ailleurs si je ne fais pas fausse route depuis le début de cet entretien. Je me demande si mon atelier, finalement, ce n’est pas ça… Un bain de musique, quel que soit le lieu où je me trouve.
Bloc-notes :
Pouvons-nous réécrire la réalité de notre monde à travers les histoires que nous choisissons de raconter ?
L’écrivain et scénariste Alan Moore dissèque l’art de l’écriture comme une forme de magie sur Team Human, la chaîne Patreon de Douglas Rushkoff :
L’interview dans son intégralité est visible ici sur Youtube.
Signalons le splendide La Lune et le Serpent — Le Grand livre de la magie, d’Alan Moore et Steve Moore, paru en français en fin d’année dernière chez Delcourt, et co-traduit par Laurent Queyssi avec Maxime Le Dain.
Cette conception de l'écriture comme sorcellerie n'est pas propre à Moore : elle oppose, depuis près de cinquante ans, deux scénaristes britanniques, lui et Grant Morrison, tous deux partis des comic books anglais avant de prendre part à cette « invasion britannique » qui a bouleversé DC Comics puis Marvel dans les années 1980. Le site Last War in Albion consacre à cette guerre feutrée une chronique au long cours, qui remonte aux débuts professionnels de Morrison en 1978 pour la dérouler jusqu'à nos jours.
Grant Morrison a d’ailleurs iel aussi un livre sur la magie en préparation : Magick and Symbolism.
(Morrison se définit en anglais comme they/them : j’emploie ici iel, son équivalent le plus courant en français).
On peut acquérir l’ouvrage pour quelques jours encore en financement participatif sur Kickstarter. Conçu dans l’esprit des textes ésotériques du début du XXe siècle, le livre s’organise autour d’une conversation entre Morrison et Tom Negovan, lui-même écrivain, musicien et historien de l'art, retraçant l’évolution des symboles et la représentation des dieux du néolithique à nos jours, en passant par l’Égypte antique, la Grèce, William Blake, les symbolistes et l’intelligence artificielle :
Le célèbre art rupestre du « chaman dansant » représente-t-il un magicien ou un super-héros de l’âge de pierre ? Comment les Égyptiens de l’Antiquité ont-ils collaboré avec la Mort pour jeter les bases de la culture capitaliste ? La magie a-t-elle vraiment un « prix » ? Quelle est la signification ésotérique du Christ ? Comment Milton et Blake ont-ils donné naissance à l’idée de « mythologie personnelle » et en quoi Jack Kirby en a-t-il tiré profit ? Et l’IA est-elle une technologie fonctionnelle ou un test de pureté idéologique ?
Un petit ouvrage au design raffiné et à la mise en page impeccable, destiné à être déniché dans les recoins poussiéreux de librairies mystérieuses dans cent ans, si l’on en croit Morrison !
Vous avez des projets sur lesquels vous pensez que nous pourrions travailler ensemble ? N’hésitez pas à m’envoyer un message.
Merci à Olivier de nous avoir ouvert la porte de son atelier, et merci à vous de m'avoir lu jusque-là.
Cette lettre est mensuelle. Dans l’intervalle, j’écris aussi sur mon blog : poèmes express, notes d’atelier et chaque dimanche, le bruit des jours. C’est le carnet de travail, vous pouvez le suivre par flux RSS.





Cher Philippe, avec quel plaisir j'ai lu ce Signal/Bruit. Parce qu’il partage avec sincérité. Parce que je suis revenu des décennies en arrière, au théâtre Sébastopol de Lille : un concert de Nick Cave, avec Tindersticks en 1re partie. Double choc. De découvrir Tindersticks. De voir sur scène Nick Cave, habité par son art. Il quitte l’avant-scène et marche sur les dossiers des fauteuils rouges du théâtre, en lévitation. Je le redécouvre dans un autre chef-d'oeuvre, les Ailes du désir. Cave chante From her to eternity. Encore un choc, au sein d’un film aux deux anges. Ce qui nous en fait trois.
Très ému. Comme si la souffrance transcendait. Tu touches à la grâce.