Rien Que Du Bruit #41

Aujourd’hui : Les civilisations ne meurent pas | Un avant-goût du paradis | Poétique de l’iPhone

Civilizations don’t really die. They just take new forms. Over time, civilizations eventually morph into something else entirely, but they infuse future societies with their lingering traumas — as well as their hopeful ideals (…)

The idea of collapse is appealing because it allows us to handwave away the political reality of how civilizations transform. 

Les civilisations ne meurent pas vraiment. Elles prennent simplement de nouvelles formes. Au fil du temps, elles finissent par se transformer en quelque chose d'entièrement différent, mais imprègnent les sociétés futures de leurs traumatismes persistants - ainsi que de leurs idéaux gorgés d'espoir. (…)

L'idée de l'effondrement est attrayante car elle nous permet d'écarter la réalité politique de la transformation des civilisations.

Les civilisations ne meurent pas vraiment. Pourquoi racontons-nous des histoires apocalyptiques sur la fin de la société? — Un article d’Annalee Newitz à lire (en anglais) dans le Washington Post.

Les civilisations ne meurent pas, elles évoluent et s'hybrident avec les suivantes. Rome n’a pas été effacée de la carte par les hordes barbares, et nous continuons à en admirer les merveilles. Platon, Homère, Ovide sont toujours lus et pertinents aujourd’hui. « Nos récits apocalyptiques sont beaucoup trop simplistes pour refléter précisément ce qui se passe réellement lorsqu'une société s'effondre », écrit Newitz. « (Aux USA) les nations autochtones ne se sont pas effondrées. (Selon) l’activiste Julian Brave NoiseCat, membre du Canim Lake Band Tsq’escen, les tribus et les nations autochtones vivent déjà dans un monde post-apocalyptique. Ils ont été presque anéantis par la violence et les maladies provoquées par les envahisseurs étrangers — mais ils ont survécu. »

Ainsi, nous ne disparaîtrons pas, n’en déplaise aux collapsologues de tous poils. C’est pire : nous voilà contraint de considérer notre héritage. Qu’allons-nous transmettre de nous-mêmes aux civilisations futures ? Lesquels de nos traumatismes, et de nos idéaux, sont appelés à nous survivre ?


Le paradis, c’est ici.

Traverser le village. Passer à travers les ruelles rassurantes, à l’ombre des platanes, sous le soleil de mai. Ne croiser personne sinon le chat blanc, allongé comme il se doit sous son banc, le chat qui distraitement me regarde passer. Quitter les habitations, suivre la route sans savoir où elle mène, prendre un chemin de traverse, couper à travers les vignes, et toujours personne en vue. La sieste, sans doute, comme le chat, immuable, chacun à sa place, le chat sous son banc, les hommes dans leurs fauteuils où dans leurs lits, et moi qui marche sans bruit, tâchant de ne pas perturber l’équilibre précaire de cet instant fragile, où le monde semble s’être arrêté pour que je le contemple.
Et ainsi, je marche, et marche encore, après les platanes, les amandiers et quelques oliviers, je marche sur le sentier qui m’entraine vers le sous-bois. Je passe devant l’usine désaffectée, qui ne l’est pas, en vérité, mais qui aujourd’hui est arrêtée, une usine ancienne, perdue au milieu de nulle part, étrange incidence à l’orée de la forêt. J’entends le bruit de l’eau et je m’avance, un mince filet coule encore que je suis, et j’arrive enfin devant une maigre cascade, mais une cascade quand même, un pont que j’emprunte et qui conduit à un chemin mal dégagé qui lui-même débouche sur deux portes rouillées fermées par une vieille chaine et un cadenas oxydé, avec sur le côté, une boite aux lettres en fer éventrée, et derrière les portes, à une centaine de mètres, une vieille maison dont je ne saurais dire si elle est encore habitée. Rien ne bouge, là non plus, et je rebrousse chemin sans faire de bruit quand, sur le côté, je vois, coincée dans les herbes et cachée par les arbres, une barque rouge déposée là Dieu sait quand. La frêle embarcation est trouée en plusieurs endroits et la végétation l’a envahie, insectes et rongeurs y ont depuis longtemps fait leurs nids. J’en fais le tour, surpris de cette présence incongrue au milieu de nulle part, au beau milieu d’une forêt ; près d’un cours d’eau, certes, mais si petit qu’elle n’aurait jamais pu voguer dessus. Un bateau échoué au milieu de la forêt, un esquif baptisé Le Paradis, c’est écrit sur sa poupe, caché par le feuillage des arbres que perce le soleil qui vient taper et faire encore briller sa peinture rouge écaillée. Je m’assois à côté, savoure l’instant volé au temps, la douce chaleur du printemps, le clapotis léger de l’eau, je ferme les yeux et me dis qu’en effet, le paradis, à cet instant, c’est ici.


Le paradis, ça pourrait être également ici, sur le chemin de mes longues ballades hebdomadaires.

de l’iPhone comme outil créatif.

Dans notre société hyper connectée, individualiste et en perte de repères, il est de bon ton de faire du smartphone le coupable idéal, le responsable de tous nos maux. Ce « black mirror » toujours à portée de main qui exerce sur nous son pouvoir d’attraction afin de nous distraire et nous soustraire au monde, nous aurait rendu narcissique, intolérant et infantile. C’est aller un peu vite, et une fois encore, confondre l’outil et l’utilisation que nous en faisons. Rappelons qu’Apple n’a pas inventé Google, ni Twitter ou Facebook.

Les mauvaises langues pourraient même dire qu’Apple n’a rien inventé du tout : Lorsqu’il a été lancé en 2007, l’iPhone n’était pas le premier téléphone portable. Mais, à grand renfort de marketing et grâce à une conception novatrice, il en a démocratisé l’usage. Il serait juste de lui reconnaître quelques qualités.

Dans deux domaines qui m’intéresse particulièrement, l’écriture et la photographie, l’arrivée de l’iPhone a profondément changé notre manière de faire.

Comme le souligne Om Malik dans un article, iPhone is today’s Brownie camera, à bien des égards, l'iPhone rappelle un autre appareil photo révolutionnaire, lancé au tournant du siècle dernier : le Brownie.

Conçu en 1900 par l’ingénieur Frank Brownell pour Kodak, le Brownie n’est pas le premier appareil photo portable, mais il est le premier à rendre accessible au plus grand nombre la technologie inventée par George Eastman : la pellicule de film celluloïd.

Une petite boîte en carton, enveloppé dans du simili cuir bon marché, l’appareil, peu cher et facile d’utilisation, permet désormais à tous d’accéder à la photographie.

«N'importe quel garçon ou fille peut faire de bonnes photos avec un Brownie», affirmait une des premières publicités pour le produit. De fait, il suffisait d’introduire la pellicule dans l’appareil, de coller son œil dans le viseur et d’appuyer sur le déclencheur pour prendre une photo. Le premier Brownie coûtait un dollar. Une pellicule environ 15 cents, ce qui équivaudrait à environ un dollar d’aujourd’hui. Le succès fut considérable. 

Aucun appareil photo n'a autant démocratisé la photographie que le Brownie. Le photojournalisme, la photographie de rue et même la photographie de mode sont tous devenus prééminents grâce à cette petite boîte brune. Une grande partie de ce que nous savons de notre histoire culturelle du début du XXe siècle peut être attribuée à cet appareil photo bon marché et sympathique, écrit encore Om Malik.

 Tout comme le Brownie n’était pas le premier appareil photo portable, l’iPhone n’était pas le premier téléphone permettant de prendre des photos. Ce n’était même pas le meilleur téléphone avec appareil photo lors de son lancement. Les objectifs qui équipaient les premiers modèles d’iPhone étaient de mauvaise qualité. Mais ce que le Brownie et l'iPhone ont accompli est bien plus important.

Le Brownie a été élaboré pour vendre de la pellicule. L'appareil photo de l'iPhone a été conçu comme un argument supplémentaire pour vendre un téléphone. Ni l’un, ni l’autre, n’ont été imaginés pour venir concurrencer les appareils haut de gamme de leurs temps. En 1900, les photographes professionnels se lamentaient pourtant du succès du Brownie, tout comme ils l’ont fait en 2007 avec son équivalent moderne. À un siècle de distance, ils passent encore à côté de l'essentiel. La plupart des gens s’intéressent peu aux aspects techniques ; ils voient en revanche dans la photographie la possibilité de construire leurs propres récits, de documenter leurs vies — à l’excès, peut-être. Mais une fois encore, Apple n’a pas inventé Instagram.

Autre usage : l’écriture, en particulier pour une jeune génération d’auteurs. Comme pour la photo, construire nos propres récits, documenter nos vies.

Pourquoi écrivons-nous de la poésie dans l'application Notes de nos iPhones, s’interroge Amelia Tait dans un article (en anglais) à lire ici.

Sur le site d’Apple, la page dédiée répertorie une multitude d’utilisations possibles pour l’application Notes de son smartphone. Mais dans cette foultitude de possibles, aucune mention de l’écriture de poèmes. Pourtant, c’est bien cette application qui, pour nombre de jeunes poètes, remplace le petit carnet d’autrefois. La poésie connaît un regain de popularité enthousiasmant ces dernières années, grâce aux réseaux sociaux. Et le public qui achète les livres est souvent très jeune. Le succès des ouvrages de Rupi Kaur, reprenant ses poèmes en ligne, a permis l’émergence de jeunes auteurs, qui conçoivent, éditent et publient leurs textes depuis leurs iPhone. On parle d’Instapoetry, en référence au célèbre réseau de partage de photo, principal vecteur utilisé par eux.

L’utilisation de l’application Notes offre quelque chose de plus que la simple prise de notes : l’horodatage de chaque entrée permet de retrouver, même des années plus tard, précisément la date et l’heure à laquelle la personne a ressenti une émotion, traduite en quelques vers. Et à l’heure des réseaux sociaux, l’application Notes reste pour beaucoup de millennials hyperconnectés leur seul espace encore véritablement privé.


journal :

7 janvier : (…) envie de multiplier les projets, les collaborations. Envie de créer une structure mouvante où se rencontreraient des artistes d’horizons différents, un truc qui mêlerait dessin, écriture, musique, vidéo et photo, par exemple. Vœux pieux ?

15 février : La pandémie me pousse à l’introspection. Envie de tourner la page. Écrire à plein temps. Dans son journal de 1995, Brian Eno dit se rendre le matin à son atelier. C’est ce que je fais, à ma façon. Mon bureau, chaque matin, à 6h. Alors ? J’ai envie d’une vie plus riche. Envie de marcher tous les jours de longues heures dans la garrigue. De pouvoir continuer à écrire chaque jour au-delà de 8h30.

20 février : réveillé ce matin à 4h, après un rêve-catastrophe, comme il y a des films catastrophes. Mon livre venait de sortir, et l’humanité disparaissait. Des années plus tard, une autre civilisation en retrouvait un exemplaire défraîchi, incapable de comprendre ce que pouvait bien être cet objet, ni de déchiffrer ce qu’il contenait.

23 février : J’ai terminé hier soir le livre de Laurent Queyssi, Correspondant local. Bon bouquin. Bien ficelé. Un style fluide, de bons dialogues, des phrases qui font mouche. Par exemple : « vieillir, c’est peut-être racheter les mêmes films sur de nouveaux supports. »

01 mars : (…) J’aime écrire ce journal, et j’aime le compagnonnage qui s’installe avec celui de Brian Eno, à 25 années de distance. Il m’encourage et m’inspire : « Do very hard things, just for the sake of it. A way of doing something original is by trying something so painstaking that nobody has ever bothered with it (…) Then the question arises in the mind : ‘why are they going to all this trouble ?’ I like this question. I like any question that makes you start thinking about the ‘outside’ of the experience — because it makes the experience bigger. »

(Faites des choses très difficiles, juste pour le plaisir. Une manière de faire quelque chose d'original est de tenter une chose si minutieuse que personne ne s'y est jamais essayé (…) Survient alors la question : ‘Pourquoi se donnent-ils tout ce mal ?’ J'aime cette question. J'aime toute question qui vous incite à penser à ‘l'extérieur’ de l'expérience - parce que cela rend l'expérience plus forte.)

05 mars : (…) La photo, en complément de l’écriture. Revenir à ça. Passer de l’un à l’autre quand l’inspiration manque. Rester alerte et créatif, toujours. Autre leçon d’Eno : « Start things by accident. Improve them by design. »

15 mars : Une très bonne photo devient plus que son son sujet. Pour son auteur, c’est une capsule temporelle et sentimentale. Pour celui qui la regarde, c’est l’amorce d’une histoire, un révélateur, une métaphore. Hier j’ai fait plusieurs photos. La dernière, celle que je n’attendais pas, est sans doute la meilleure. Un vélo d’enfant, abandonné devant une porte. J’ai pensé bien sûr à la photo fameuse d’Eggleton d’un tricycle. J’ai vu la photo avant même de la faire. Je me suis positionné au milieu de la route, j’ai cadré et déclenché avant que n’arrive une voiture. Une seule photo. Je sais que c’est la bonne.

18 mars : 6h18. Les oiseaux. Les cimes des arbres orangées. Les nuages roses comme de la barbapapa. Sommeil agité. L’esprit au réveil envahi par des pensées contradictoires.

23 mars : Juliette C. m’a envoyé un lien vers les enregistrements de ses textes. Petites capsules vidéo en lien avec son livre qui paraît chez Gros textes. (son roman Lent séisme paraîtra le 5 mai chez publie.net. Il est possible de le précommander dès aujourd’hui). Et cette citation de Walter Benjamin, cité par Juliette justement, dans son journal en ligne : « Ne laisse passer aucune pensée incognito et tiens ton carnet de notes avec autant de rigueur que les autorités tiennent le registre des étrangers. »

04 avril : Patrick Juvet est mort cette semaine. Demain lundi, on annonce un temps superbe, et je retourne travailler. Le lundi au soleil, une chose que je n’aurai jamais.


Ah oui, j’oubliais 😉 :

Portez-vous bien, et à dans quelques semaines !

Rien Que Du Bruit #40

Aujourd'hui : de la musique, des podcasts et quelques interrogations métaphysiques !

Eh ! Vous avez vu, j’ai un nouveau logo 😉 ! Procrastination, quand tu nous tiens…

Un peu plus d’un mois depuis ma dernière missive, j’espère vous avoir manqué un peu. Allez, c’est parti pour 6 minutes maximum de votre temps !


J’ai terminé il y a quelques semaines le dernier jet de mon roman, une réécriture complète, vraiment.

Voici ce que j’écrivais à une amie en janvier dernier : parfois un certain vertige devant la tâche à accomplir; d’autres fois, une confiance sereine. J’ai tout repris, tout déconstruit, et je remonte patiemment les pièces, comme un garagiste peut remonter un moteur après l’avoir décrassé. Je ne saurai qu’à la toute fin, en tournant la clé de contact, si mon moteur ronronne ou si au contraire il crache, se noie et cale!

Quelques jours plus tard, dans mon journal, je notais ceci : deux heures à trimer sur une page. Sentiment mitigé. Mais j’y reviendrais demain et tout se mettra en place. Je ne lâche rien. J’avance pas à pas, mot à mot. Je pèse chaque phrase. Rien ne me satisfait vraiment, mais j’avance. J’écris mon livre.

Et, le lendemain : Des heures sur une page. Une phrase. Changer un mot. Y revenir. Encore et encore. Et, comme par magie, tout s’emboîte. Les phrases coulent sans accrocs. Mais demain, il faudra s’y remettre. La page suivante. La phrase d’après.

Je suis admiratif, et un brin sceptique, devant ces auteurs qui pondent des lignes au kilomètre. Je n’ai peut-être pas la bonne méthode, ou ce sont eux qui n’ont pas la même exigence, je ne sais pas. 

Enfin, maintenant que le texte repose, j’aimerais travailler à des « mises-en-son » autour de ce projet, comme je l’ai fait précédemment pour de courts textes, comme ici ou .

Et aussi, de vraies compositions, en collaboration avec Lilac Flame Son, comme nous l’avions fait également. Ça s’écoute ici, ici et ici. Nous en avons parlé tous les deux, un peu, et peut-être nous arriverons à le faire. Je crois que ce projet s’y prêterait vraiment. Dans mes rêves les plus fous, nous ferions quoi ? Un album entier de « chansons » ? Ou, allez, un EP, quatre morceaux peut-être ?

Je suis admiratif aussi, de Diniz Galhos, qui propose sur Soundcloud la lecture intégrale de son dernier roman, Hakim, paru en octobre dernier aux éditions Asphalte.

Une chose est sûre, et le succès actuel des podcasts le montre, il y a vraiment des choses à faire, à expérimenter avec le format sonore. Dimitri Régnier, lui-même « podcasteur », propose une infolettre toutes les deux semaines consacrée au genre, pleine de pépites à écouter. L’un de ses podcasts, le Mégaphone, est à découvrir ici (et c’est vraiment, vraiment bien).

C’est grâce à Dimitri que j’ai découvert le podcast SAMPLER, le podcast qui vous fait voyager à travers les époques, pour vous raconter l’histoire de ces samples devenus cultes. Dimitri recommandait en particulier l’épisode 3 (à découvrir ici), mais vraiment toute la série est passionnante, si vous vous intéressez au sujet.

Et puisqu’il est question de sample, voici une belle démonstration, ci-dessous, de leurs utilisations par Daft Punk pour construire leurs morceaux. Plutôt bluffant, je trouve.

De son côté, le New York Time propose un programme court, Diary of a song, qui revient sur la genèse de certaines chansons, via des interviews des protagonistes. L’épisode consacré à Sign of the Times, de Prince, m’a passionné.

Je ne sais pas vous, mais moi, Prince me manque vraiment. Je veux dire, vous en connaissez beaucoup, vous, des showmen pareils ? Dans la vidéo ci-dessous, hommage à George Harrison à l’occasion de son intronisation au Rock’n’Roll Hall of Fame, il reste dans l’ombre les trois premières minutes, puis s’avance et éclipse complètement tous les autres présents sur scène.

Et quel solo de guitare, mazette ! Regardez ça :


Je continue d’écrire chaque jour mon journal à la main, et c’est à la fois un plaisir et une corvée. Je ne suis plus habitué à écrire avec un stylo, j’écris mal, et je suis obligé de m’appliquer si je veux avoir une chance de me relire. Parfois, il n’y a plus d’encre dans le stylo ; la pointe du crayon casse et il faut le tailler. Et puis, il y a des choses que je voudrais mettre dans mon carnet que je ne peux pas : des vidéos, par exemple, des liens internet. Des photos, je peux, mais ça m’oblige à les imprimer d’abord. Des citations, je suis obligé de les recopier. Seulement voilà, c’est là qu’est l’intérêt du journal écrit à la main : l’effort, l’obligation de concentration. La fatigue du poignet est bien plus stimulante que la fatigue oculaire engendrée par trop de temps passé sur un écran. Je ne fais pas de généralité, mais j’écris différemment à la main que sur l’ordinateur. Pas mieux, ni moins bien : différemment. Et les deux modes se répondent et se nourrissent l’un l’autre, en définitive.

Et puis, il y a autre chose qui me préoccupe ces temps-ci. On confie notre travail à des applications dont on ne sait pas si elles seront encore là dans 6 mois ou 10 ans. Cette infolettre, par exemple, est hébergée par Substack. Si la société venait à mettre la clé sous la porte, mes archives disparaîtraient avec elle. Pareil pour le contenu de mon site Wordpress. 

« Mes données m’appartiennent, ma présence sur internet, je la loue », écrit Alan Jacob dans un récent billet :

Il est intéressant de réfléchir à la façon dont cette situation diffère de celle de mes livres et essais imprimés. Si mon site devait fermer, toute personne intéressée par ce que j’ai écrit en ligne n’aurait plus qu’à espérer que l’Internet Archive ait bien fait son boulot de sauvegarde. Mais si vous avez acheté un de mes livres, ou un journal dans lequel l’un de mes essais a été publié, quand bien même je souffrirais de Damnatio memoriae, vous aurez toujours ces textes à portée de main. Et je n’imagine pas un monde dans lequel on se donnerait la peine de vous les enlever.

La solution ? Comme le suggère Alan, écrire le plus possible en plain-text pour s’assurer la meilleure compatibilité possible entre les différentes solutions digitales disponibles, faire des sauvegardes de ce qui compte pour vous, et continuer d’écrire sur le support qui vous donne le plus de plaisir à un moment donné, celui qui vous semble adapté à ce que vous souhaitez exprimer lorsque vous en ressentez le besoin.


Voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! Portez-vous bien, et rendez-vous dans quelques semaines pour une nouvelle infolettre.

Rien Que Du Bruit #39

Aujourd’hui : des livres qu’on accumule et des bibliothèques où on les range.

(…) la Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd’hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l’assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu’un monde entièrement refait de sa main à son idée – et je doute qu’à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne.

(Julien Gracq - Nœuds de vie - ed. José Corti)

Gracq, visionnaire ? La citation qui précède date des années 80. Elle est reprise un peu partout pour promouvoir le recueil de textes inédits qui vient de paraître ce mois-ci. Si je la cite à mon tour, c’est d’abord pour la force d’écriture de son auteur. 

Gracq nous manque. Il manque à la littérature. En quelques lignes, il a rabaissé d’un cran tous ceux qu’on portait au pinacle au moment de la dernière rentrée littéraire.

Corti, sous le patronage de Bernhild Boie, publie depuis quelques années des inédits de Gracq à partir de ses manuscrits déposés à la Bibliothèque Nationale de France. On visionnera avec intérêt la vidéo que consacre François Bon à ce nouveau livre. Un livre à ranger parmi les plus importants de Gracq, selon François. J’attends de le lire plus avant, mais après une première approche rapide, mon impression est la même.


Bonjour à tous ! Je suis de retour, à nouveau prêt à saturer votre boîte mail. 12 550 signes, une bonne dizaine de minutes de votre temps. Je tâcherai de faire plus court la prochaine fois !

Allez, il n’est pas trop tard : je vous souhaite une nouvelle année… paisible, ça serait déjà pas mal, non ?


Bibliothèque, mon beau miroir

Régulièrement, quand j’ai besoin de me ressourcer (de me retrouver plutôt), je range mes livres. Je m’enferme dans mon bureau, je vide les étagères, déplace les meubles, j’élimine quelques rares ouvrages, en ressort d’autres, en nombre, du purgatoire (ici, quelques cartons de bonne taille stockés au garage). Je trie tout cela et réorganise les bibliothèques selon des thématiques changeantes, reflets de mes centres d’intérêt du moment — mon nouveau centre de gravité, devrais-je dire. 

La non-fiction a resurgi dernièrement et s’impose en bonne place tout près du bureau où j’écris. Deux nouveaux meubles, récupérés à la librairie avant qu’ils ne partent à la benne, ont finalement trouvé leur place dans la pièce, après moult calculs savants (OK, on circule maintenant difficilement dans la pièce, mais je peux rejoindre ma table de travail, les chats le fauteuil, tout va bien). Désormais, dès que je lève les yeux de mon écran, je contemple les 26 tomes du Spirit de Will Eisner et les comics d’Alan Moore. Sur ma gauche, les Minuits côtoient les Séries Noires (agencement purement esthétique qui m’amuse beaucoup).

J’envie sincèrement ceux qui arrivent à faire le vide autour d’eux, et tandis que j’accumule les livres autour de moi, je rêve d’une vie d’ascète, où je n’aurai avec moi qu’un ou deux livres, de ceux qui en substance contiennent tous les autres. 

(j’ai une liseuse, inutile de m’en parler. Je l’utilise beaucoup, mais ça ne m’a pas convaincu pour autant d’abandonner le papier).

Je me fais parfois l’effet d’être un psychopathe. Heureusement, deux articles récents du Monde, à lire ici et , à défaut de me rassurer complètement sur mon état mental, m’ont au moins montré que je n’étais peut-être pas seul :

Avec la multiplication du télétravail et des visioconférences, les arrière-plans d’étagères de livres au cachet intello ne cessent de fleurir sur les écrans d’ordinateurs. Sur Instagram, les images de bibliothèques personnelles se sont même mises à concurrencer les habituelles orgies chromatiques de couchers de soleil, confinement oblige.

Comme si les livres, ces bouées de sauvetage en temps de sevrage social et culturel, composaient un paysage fantasmatique, capable de satisfaire nos imaginaires et nos désirs d’évasion. Afficher sa bibliothèque, c’est aussi dévoiler une partie de soi.

Chaque propriétaire possède un rapport singulier à ses livres et à la place qu’ils occupent dans son espace domestique. On a beau posséder les mêmes étagères Billy d’Ikea, les mêmes rangées de Folio ou de Pléiade que le voisin, impossible de trouver deux bibliothèques identiques.

Certains décident de «tuer un livre» dès qu’il ajoute une nouvelle référence à leurs bibliothèques. D’autres chercheraient désespérément de nouveaux espaces. À l’intérieur de ces espaces, les classements sont les plus variés, qui en disent souvent long sur leurs propriétaires, à condition de savoir les déchiffrer : alphabétique, par collection, par couleur, etc., chacun y va de sa façon.

Karl Lagerfeld aurait rassemblé autour de lui entre 200 000 et 300 000 références, entre son appartement du quai Voltaire, son studio photo et d’autres lieux aux adresses secrètes où certains stocks seraient encore sur palette (…) sa bibliothèque n’était autre que « sa garantie de mémoire », d’après Caroline Lebar, qui fut sa directrice de communication et de l’image pendant trente-cinq ans. « Il était le seul à savoir comment ses livres étaient classés, ce qui instaurait une intimité unique entre lui et sa bibliothèque, poursuit-elle. Sa seule règle du jeu était le bordel. » Et pourtant, le couturier pouvait retrouver en un temps record n’importe quel ouvrage parmi les impressionnants rayonnages qui s’élevaient sur les six ou sept mètres de hauteur sous plafond à l’arrière de son studio-librairie 7L, situé rue de Lille, dans le 7e arrondissement de Paris.

Mais tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir un studio-librairie, et la place finit par manquer, quoi qu’il arrive. Comment trier ses livres, alors ? 

Umberto Eco savait gré à ceux qui lui offraient des livres, mais ajoutait avec humour qu’ils devraient simultanément songer à lui faire cadeau de quelques mètres carrés. Car toute bibliothèque personnelle, pour peu qu’on cultive la passion de la lecture, est vouée à prospérer et à croître jusqu’au point de saturation, lorsqu’il n’est plus possible de pousser les murs ou d’étendre les rayonnages. Si rien n’en sort, rien n’y peut plus entrer. Il faut alors pratiquer ce que les bibliothécaires français nomment officiellement le « désherbage » : prélever quelques titres pour en accueillir de nouveaux.

On peut donner, bien sûr : aux amis, aux bibliothèques, à des associations ; les déposer dans des boîtes à lire ou chez Emmaüs. On peut les vendre ou les troquer à l’occasion d’un vide-grenier. 

Seulement, selon quels critères décide-t-on d’éliminer tel ou tel ouvrage ? On peut s’inspirer de la méthode « ioupi » des bibliothèques : 

Soumises elles aussi à un espace limité, les bibliothèques publiques dépourvues de réserves disposent, depuis la fin des années 1970, d’une série de critères que résume l’acronyme « Ioupi ». Soit « i » pour incorrect ou information fausse ; « o » pour ordinaire, superficiel, médiocre ; « u » pour usé, détérioré, laid ; « p » pour périmé ; « i » pour inadéquat, trop spécialisé, ne correspondant pas au fonds. Les livres datés de plus de dix ans qui n’ont pas été empruntés depuis trente-six mois et qui répondent à un ou plusieurs facteurs « Ioupi » sont, hélas, de sérieux candidats à l’élimination.

JJ’aimerai avoir la sagesse d’un Claro, qui dit ceci :

“La décision d’éclaircir ses étagères ne se prend pas à la légère, même si elle a pour horizon une certaine forme de légèreté. En mars, j’étais prêt à faire un tri crépusculaire dans ma bibliothèque, mais un certain virus a empêché le libraire contacté de venir m’aider à faire le vide. Mais demain, finalement, il vient, et repartira avec 364 livres.

Le rayon appelé à diffraction est : la littérature anglo-saxonne, essentiellement de la fiction américaine. Bien sûr, derrière cette décision, il y a le besoin tout matériel de faire de la place à de nouveaux venus, mais il va de soi que ça n’explique pas tout. Ça fait plus de trente ans que je me passionne pour la fiction américaine contemporaine (…) je les connais tous, leur taille, leur poids, leur odeur couleur folie noirceur. Le rôle qu’ils ont joué dans ma maturation.

Mais aujourd’hui, je ne suis plus le même qu’en 1989. Plus le même qu’en 2019, d’ailleurs. Tout mon intérêt actuel – que ce soit en lecture ou en écriture – s’est déporté sur la poésie contemporaine, trop de lacunes dans ce territoire, et soudain la nécessité de l’arpenter obstinément. « Liquider » mes chers Américains, donc, c’est rendre concret – par un travail en creux, un évidement drastique – ce changement de cap.

Et à mesure que je déposais mes pionniers dans un sac, je voyais, non pas s’exsanguer la mémoire de mon parcours littéraire, mais au contraire s’opérer un transvasement.

(…)J’en garde juste quelques-uns en otages (…) car il n’est pas question ici de déni. Mais je ne voulais pas que ces livres deviennent des trophées, témoins d’invasions auxquelles je ne prends plus part. Leur absence laissera un vide, certes, mais un vide plein, un espace plein d’échos et de reflets. En leur place viennent s’aligner Chambaz, Bénézet, Demangeot, Pey, Tarkos… Les renaissances n’ont pas d’âge – ni de prix.”

Le mot de la fin revient à Diane Meur, dont j’aimerai avoir la sagesse :

“On se dit  : ces livres, c’est moi, c’est mon histoire, je ne peux pas en retirer. Une fois qu’on s’y est mis, c’est différent. Les moments de pragmatisme détaché (traquer les doublons, écarter les livres qu’on a lus avec plaisir mais qu’on ne relira pas) alternent avec les accès d’attendrissement (…), voire d’ivresse sacrificielle, où on se sent comme quelqu’un qui va entrer dans les ordres et ne peut garder qu’un ou deux objets personnels. Adieu, choses de ce monde ! Et voilà que soudain tout un rayonnage y passe, on aurait du mal à dire pourquoi celui-là.

Bref, c’est en quelque sorte un petit deuil. Mais à mesure qu’on avance – comme dans un deuil peut-être, justement –, on construit du sens. (…) Au bout du compte, je me sens revigorée, l’esprit plus clair. Les livres que j’ai gardés ont encore acquis du prix à mes yeux, sont moins noyés dans la masse où je ne les distinguais plus. Il y a moins de monde autour de moi, mais ce ne sont que des amis, avec qui je suis en paix”.


À l’inverse, on peut vouloir étoffer sa bibliothèque, et de manière un peu tape-à-l’œil (peut-être pour briller justement lors des réunions en visioconférence, étaler un vernis pseudoculturel), en achetant des bibliothèques toutes faites. C’est ce que propose, ne riez pas, Strands (par ailleurs incontournable librairie New-Yorkaise), avec son offre Books by the foot (à qui j’emprunte les photos illustrant cette infolettre).

Alors oui, la bibliothèque de vos rêves peut devenir réalité grâce au programme Des livres au mètre (et pourquoi pas au kilomètre ! On se croirait dans une dystopie à la Black mirror, non ?) :

Chez The Strand, une petite équipe dévouée de libraires extrêmement expérimentés se spécialise dans la gestion de la collection de livres dont vous avez toujours rêvé. Que vous rassembliez des livres pour vos lectures 2021 ou que vous cherchiez à changer le fond de votre bibliothèque Zoom, aucune collection n’est trop grande ou trop petite!


Journal

Une résolution pour 2021 : suivre le conseil d’Austin Kleon et tenir un journal quotidien, écrit à la main. Dans le même temps, je lis chaque jour le journal qu’a tenu Brian Eno en 1995.

1er janvier 2021 : Chaque jour, un nouveau jour. Et chaque matin, un nouveau matin. Une des raisons pour lesquelles j’aime me lever tôt : chaque matin, un nouvel espoir. Table rase des freins, des doutes, des angoisses.

(…) Depuis plusieurs jours, j’ai repris l’écriture de mon roman. Je suis content, et assez fier, oui, du résultat.

2 janvier : Nous avons fait, les enfants et moi, une longue balade autour de C. Un chemin que je n’avais, je crois, encore jamais pris. Quelques photos. Le rêve de racheter une vieille bergerie, une ferme, de la transformer en studio d’enregistrement et gîte d’accueil, lieu de résidence pour écrivain, pourquoi pas ? Le rêve d’une vie nouvelle, peut-être ?

5 janvier : Une devise pour le temps présent, partagée par les éditions du Tripode : « Il ne faut pas laisser la vie détruire le rêve » (G. Sapienza)

9 janvier : Ceci, d’Ursula Le Guin, partagé par mon cher ami Patrick : « confidence in yourself as a writer is pretty much the same as all other kind of confidence, the confidence of a plumber or a school-teacher or a horseback rider : you earn it by doing it, you build it up slowly, by working at it. »


Liens


Allez, je vous laisse, j’ai quelques livres à ranger… et un autre à écrire !

Rien que du bruit #38

Du sang et des larmes : la vie d'auteur ! 💻😭

“Kill your darlings, kill your darlings, even when it breaks your egocentric little scribbler’s heart, kill your darlings.”

Tue tes chéries, tue tes chéries, même si cela brise ton cœur de petit griffonneur égocentrique, tue tes chéries. — Stephen King


Kill your darlings. Ou pour le dire autrement :

Lorsque vous commencez un travail, tout le monde est avec vous dans votre studio — le passé, vos amis, vos ennemis, le monde de l’art et, par-dessus tout, vos propres idées — tous sont là. Mais, à mesure que vous avancez dans votre peinture, ils commencent à partir, les uns après les autres, et vous vous retrouvez complètement seul. Ensuite, si vous avez de la chance, vous aussi partez. —John Cage.


Kill your darlings. La formule fait mouche. La mettre en pratique, c’est un déchirement. 

Tuer mes chéries : reprendre une nouvelle fois le roman en chantier, biffer encore, éliminer certaines des choses dont je suis fier — des formules, des scènes, parfois des pages entières. Me mettre au service du récit. Me mettre à la place du lecteur. 

Alors que je reprends une nouvelle fois le roman qui m’occupe depuis… — je ne sais plus, deux ans ? — je pense à quelques auteurs pour m’accompagner en chemin. Les leçons apprises à la fréquentation de leurs livres. Viser haut. À quoi bon écrire, si ce n’est pour mettre le lecteur le cul par terre ?

J’ai adoré Nabokov. De lui, je crois avoir tout lu, ou presque. Lolita, Feu pâle, Ada, Pnine, ces livres m’accompagnent toujours. Je les ai scrutés, étudiés, disséqués. Dépecés, désossés : autopsiés. J’ai vénéré Nabokov, avant de le détester (je mens, bien sûr. Seulement comment écrire après lui, sinon en s’en détachant).

La ville imaginaire autour de laquelle tourne mon récit, je la voudrais Nabokovienne dans l’esprit. Je voudrais qu’elle soit pour le lecteur comme une délicate miniature prisonnière d’une boule de verre, une boule à neige, pourquoi pas, que l’on observe sous tous les angles, pendant de longues minutes, sans jamais l’épuiser. On pourrait la secouer dans tous les sens sans l’abîmer, au contraire : de la neige alors recouvrirait la ville, quelque chose de la magie de l’enfance surgirait. Je voudrais ma ville, mon livre, inépuisable.

Je n’ai jamais su jouer aux échecs et je n’aime pas les mots croisés. C’est sans doute pourquoi je ne serai jamais Nabokov. Mais à force de travail, peut-être arriverais-je à trouver — non pas ma voie — ma voix.

Vladimir Nabokov, dont un recueil d’essais et d’interviews vient de sortir chez Penguin : Think, Write, Speak: Uncollected Essays, Reviews, Interviews and Letters to the Editor. L’occasion d’une belle chronique de Patricia Lockwood, à lire ici (en anglais).


Kill your darlings. L’éditeur Gordon Lish s’en est chargé à la place de Raymond Carver, et l’a mis devant le fait accompli. Le procédé est odieux, le résultat pourtant souvent efficace, comme on peut le voir ci-dessus.

Le travail que je fais actuellement sur mon manuscrit est le fruit d’échanges fructueux avec une éditrice. Fort heureusement pour moi, si son apport est essentiel, elle n’est pas aussi directive, ni radicale, que Lish 😉.


Sans doute pas très confortable, cette chaise imaginée par le designer allemand au nom italien Luigi Colanis dans les années 60, et le casque n’est probablement pas prévu pour écouter une musique inspirante, mais je me plais à rêver avoir un dispositif similaire pour écrire, ces jours-ci.

Pour en savoir un peu plus sur cette chaise (et voir d’autres photos), je vous invite à visiter ce lien (en anglais).


📻Pour finir, je vous recommande deux podcasts :

1990. Le mur de Berlin vient de tomber. L'Union soviétique est au bord de l'effondrement. Le groupe allemand Scorpions sort une ballade, «Wind of Change», qui devient la bande son de la révolution pacifique qui balaie l'Europe de l’Est. Pour certains, c’est cette chanson qui a mis fin à la guerre froide, rien que ça.

Des décennies plus tard, l'écrivain new-yorkais Patrick Radden Keefe apprend d’une de ses sources que ça n’est pas le chanteur de Scorpions qui aurait écrit la chanson, mais… la C.I.A. ! Ou pas. C’est tout l’intérêt de ce podcast passionnant : ce prendre au jeu d’une théorie fumeuse, sans jamais perdre pied avec la réalité. L’occasion aussi d’évoquer 50 ans de magouilles en tous genres orchestrées par The Agency, parfois sans que les protagonistes en soient même conscients. Wind of change, une série en huit épisodes, qui s’écoute ou se télécharge ici (et c’est en anglais, I’m afraid)

Un autre podcast sympathique (et cette fois en français !), Crapules, qui revient à chaque épisode sur les arnaqueurs, menteurs, escrocs et autres voyous qui ont marqué l'histoire - à leur façon. J’ai bien aimé celui consacré à un évènement méconnu de la Beatlemania :

Au début de l’année 1964, alors que la Beatlemania contamine le monde entier, la presse argentine annonce que pour la première fois, les Beatles venaient en Amérique du Sud. Des millions de personnes attendent leur arrivée, certains ont même la chance d’avoir des places pour assister en direct à leur premier passage télé sur le continent. Le présentateur les annonce, et enfin ils arrivent sur scène, devant la foule en délire.

Ils sont tous les quatre là : Tom, Vic, Bill et Dave. Les Beatles. Enfin plutôt, les American Beetles.

Ça s’écoute ou se télécharge ici.


Et voilà pour aujourd’hui ! À bientôt mes amis 👋

Rien Que Du Bruit #37

Aujourd'hui : un conte fantastique pour Halloween 🧟‍♂️👻🧙‍♀️ !

Confiné ou non, aujourd’hui, 31 octobre 2020, c’est Halloween. Alors, comme l’an passé, et comme je l’avais laissé entendre récemment à ceux d’entre-vous qui suivent mes billets sur mon blog, voici… un récit fantastique pour vous tenir éveillé ce soir 🎃 🎃 🎃 !

C’est parti les amis !


 Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent. (François René de Chateaubriand)

JUSQUE LÀ, pour moi les règles semblaient bien établies, et tout paraissait fonctionner normalement. Les choses étaient simples : tout ce qui existait formait un ensemble qu’on appelait l’univers, qui était régi par un certain nombre de lois auxquelles je ne comprenais pas grand-chose, mais qui avaient été posées bien avant moi, par des gens bien plus compétents, et je n’avais pas de raison d’en douter.

Tout avait commencé par l’inexplicable disparition de Morton. Personne à l’agence ne semblait avoir conscience que cet individu avait existé, et pourtant je me souvenais parfaitement l’avoir connu. Et pour cause : nous avions partagé le même bureau pendant près de trois ans ! 

Nous avions été recrutés à peu près en même temps, et on nous avait installés tous les deux dans une pièce relativement grande, sombre et sans aucune fenêtre. Nos tables de travail se faisaient face, séparées par une parois de Plexiglas et, une fois calés dans nos fauteuils respectifs, les yeux fixés sur les écrans de nos ordinateurs, nos cerveaux occupés à de savants calculs mathématiques à partir des chiffres qui défilaient sur nos tableurs, nous devenions peu ou prou invisibles l’un à l’autre. 

Morton parlait peu, et j’ai toujours fait montre d’une certaine réserve. Néanmoins, au fil des mois, nous avions appris à nous connaître. Il était marié, contrairement à moi, et avait un chien (j’avais un chat). Nous travaillions en horaires décalés, et chaque matin en prenant mon poste, j’apercevais derrière son bureau sa silhouette déjà absorbée par le travail, et il me saluait en fin de journée quand il partait. Le midi, Morton allait généralement à la cafétéria. Moi je préférais ne pas perdre de temps, et je mangeais sur place un sandwich, avalé sur le pouce. Nos journées étaient ainsi réglées. Il était rare que nous changions quoi que ce soit à nos habitudes. C’est pourquoi je me suis étonné quand, vers 15 h, j’ai réalisé que Morton n’était pas revenu de sa pause déjeuner. Je me levais de mon fauteuil et, pour la première fois je crois, je fis le tour de son bureau. Tout semblait normal, sa veste était toujours sur le dossier du siège, et son ordinateur continuait de déverser un flot continu de chiffres et d’opérations diverses. Une pile de feuilles remplies de diagrammes incompréhensibles était posée sur le côté, les tiroirs étaient verrouillés (je m’en assurai par pur réflexe ; je n’avais bien sûr pas dans l’idée de fouiller dans ses affaires). 

Je m’aventurais dans le couloir. Il n’y avait personne, chacun évidemment devait être à son poste. J’entendais le ronronnement des machines dans les bureaux voisins. J’allais jusqu’à la cafétéria, qui était fermée. J’aperçus au loin une dame en blouse, qui sans nul doute devait travailler là, et qui était sur le point de partir. J’accélérais le pas pour la rattraper. Je lui demandais si elle avait vu Morton ce midi. Elle ne savait pas de qui je parlais. Je tentais de le lui décrire, mais Morton n’avait pas de signes particuliers, et le portrait que je brossais de lui aurait pu être de celui de n’importe qui. « J’aurais fait un piètre détective » dis-je, ce qui fit sourire la dame de la cafétéria. Il y avait de toute façon beaucoup de gens qui travaillaient ici, à l’agence ; trop pour pouvoir les connaître tous. « Sûr, si je le voyais, votre ami, je le reconnaîtrais, mais sinon… Vous savez combien de gens passent par ici chaque jour ? » J’avouais que je n’en savais rien. Ni combien précisément nous étions à travailler dans ces bureaux. Ni même vraiment ce que nous y faisions, je m’en rendais compte tout à coup. « Je n’y avais jamais pensé, je lui dis. C’est étrange, tout de même, non ? » Elle haussa les épaules. « Vous vous posez décidément bien des questions, jeune homme. Moi, je fais mon boulot, le reste… »

Je décidais de remonter par les escaliers, et peut-être croiser Morton à un étage ou un autre. Ç’aurait été étrange qu’il ne m’en ait pas parlé, mais peut-être avait-il à faire ailleurs cet après-midi. Tous les paliers se ressemblaient. Le même vestibule, desservant les mêmes bureaux. La même moquette au sol, les mêmes couleurs aux murs. À force, j’étais pris de vertige. Je ne savais plus vraiment où j’étais. Enfin, rejoignant mon étage, j’allais regagner mon poste, quand, au moment où je franchissais la porte, il me sembla deviner une forme mouvante à l’extérieur de mon champ de vision. Je me retournais aussitôt. L’ombre s’était évaporée. Je scrutais le couloir. D’habitude assez sombre, une lumière pâle semblait venir de la droite, là où la coursive faisait un coude. Impossible : je savais pertinemment que c’était un cul-de-sac ; le couloir se prolongeait bien sur quelques mètres, mais c’était une trouée aveugle ne donnant sur rien, sans aucun éclairage. Je me précipitai. Tout au bout, je vis la porte ouverte pour la première fois. Quelqu’un s’échappait, plié en deux, comme s’il cherchait à m’éviter. Trop tard, je l’avais vu. La silhouette avait disparu, mais la porte restait ouverte. Je me précipitai à sa suite. Au moment où je franchissais le seuil, je fus assailli par la lumière blanche, quelque chose sembla exploser dans mon crâne et je m’écroulai aussitôt ! 

Je rouvris les yeux : j’étais assis en nage dans mon lit. Un cri d’effroi restait coincé dans ma gorge. J’avais rêvé. Je soupirais et me rendormais bientôt.


LE LENDEMAIN, avant même de gagner mon bureau, je m’aventurai à nouveau dans le couloir. Au fond, tout au fond, plongé dans le noir, je distinguais la porte : elle était fermée, évidemment. Condamnée. Impossible à ouvrir. J’oubliai cette histoire.

Je m’installais à mon ordinateur et me plongeais aussitôt dans le travail. Quelque chose clochait pourtant, sans que je sache quoi précisément. Je me levais d’un bond ! Comment avais-je pu ne pas m’en apercevoir plus tôt : Morton n’était pas là, j’étais seul, désespérément seul dans le bureau. Je me raisonnais. Sans doute avait-il pris un jour de congé. Je n’en prenais jamais, et je ne me souvenais pas qu’il n’en ait jamais pris, mais ma mémoire me faisait souvent défaut.

Enfin, il aurait quand même pu me prévenir, me dis-je. Je retournais à mes calculs et je n’y pensais plus. Le lendemain, il n’était pas revenu. Je décidais d’appeler le service RH. Je fus mis en attente de longues minutes, avant qu’une opératrice prenne la ligne. « Morton, vous dites ? Hmmm. Pas de Morton ici. » J’insistai. Elle soupira. « On vous rappelle », elle me dit et raccrocha aussitôt. Quelqu’un d’autre me rappela plus tard dans l’après-midi. Un Morton avait bien travaillé ici, mais il avait quitté la société. Je demandais s’il avait donné une raison, il n’en avait donné aucune. Avait-on un numéro où je puis le joindre ? La personne au bout du fil n’était pas habilitée à me communiquer ce genre d’informations. Je raccrochais, perdu dans mes pensées. Morton avait toujours été un peu lunaire, mais tout de même, il aurait pu me dire qu’il partait. Je lui en voulais un peu. On croit connaître les gens, on ne sait décidément rien d’eux.


LES JOURS PASSAIENT, qui firent bientôt des semaines et des mois. Morton n’avait pas cherché à donner le moindre signe de vie. C’était comme s’il n’avait jamais été là. Son bureau, ses papiers, tout était resté à sa place, et personne n’était venu pour l’instant le remplacer. Mais quand je croisais quelqu’un dans les couloirs de l’agence et que nous discutions un peu, personne ne semblait se souvenir de lui.

Je finis presque par l’oublier. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à admettre que j’avais imaginé ce qui s’était passé. Ni Morton, ni mon rêve étrange. Je m’absorbais dans mon travail, mais c’était comme une tâche qui tournait en arrière-plan que je n’arrivais pas à désactiver. 

De plus en plus souvent, j’étais pris de maux de tête. Parfois, la douleur était si forte que je perdais pied quelques instants. Un jour, les murs se mirent à tourner autour de moi et je m’écroulai contre le bureau. Je parvins à me traîner jusqu’à mon siège, puis ma tête tomba en avant sur la table. Quelques minutes plus tard, je retrouvais le contrôle de moi-même, mais j’étais sonné et j’avais l’estomac noué par l’angoisse, une anxiété si forte qu’elle pouvait se transformer à tout moment en peur panique, si je n’y prenais garde. Je ne pouvais ignorer plus longtemps ces pertes de consciences de plus en plus fréquentes. Quelque chose d’extérieur les provoquait, une chose contre laquelle je luttais instinctivement jusque là, et maintenant que j’en avais pris conscience, j’étais déterminé à ne pas lui céder. Je n’avais pas inventé Morton, et la silhouette qui s’échappait par la porte dans mon rêve n’était pas seulement une construction de mon esprit ! On me cachait des choses, et s’il valait mieux ne rien dire à personne pour le moment, je restais sur mes gardes.


UN SOIR, alors que j’étais déjà chez moi, le chat ronronnant sur mes genoux, je décidais tout à coup de retourner à l’agence. Quelque chose là-bas, peut-être, m’avait échappé. Je devais en avoir le cœur net.

J’obéissais à une intuition irrésistible, féroce, aussi je ne fus pas surpris de voir que la porte de mon bureau était entrouverte, mais après avoir traversé sans bruit le couloir jusqu’à l’entrée du bureau proprement dit, j’eus un vif mouvement de recul. Une femme était assise devant la table de travail de Morton, triant ses papiers. Tous les tiroirs étaient ouverts et leur contenu empilé sur la table. La jeune femme semblait comme hypnotisée par ce qu’elle découvrait. J’en profitais pour entrer sur la pointe des pieds, essayant de m’approcher d’elle sans qu’elle s’en rende compte. Je la voyais distinctement maintenant. Sa peau était fine, d’un grain régulier. Ses lèvres pâles. Ses joues discrètement maquillées. Je passais derrière elle, toujours sans trahir ma présence. Elle avait presque fini de parcourir les notes. Je la vis poser l’avant-dernière feuille sur la pile, et mon regard tomba sur la dernière, que je lus par-dessus son épaule. Morton y avait écrit à l’encre rouge. « Le principe anthropique est un principe épistémologique selon lequel les observations de l’Univers doivent être compatibles avec la présence d’un observateur, une entité biologique douée de conscience ». Il avait souligné rageusement plusieurs fois la dernière phrase. Moi, je n’y comprenais pas grand-chose. Je laissais échapper un soupir.

Sentant soudain ma présence, la jeune femme se leva en sursaut. Craignant qu’elle ne tente de s’enfuir, je la saisis par le poignet.

« Que faites-vous ici ? » lui demandais-je.

Elle tressaillit, mais son visage ne manifestait aucune crainte. Au contraire, ses yeux brillaient de colère.

« Vous me faites mal ! » me dit-elle. Son ton était glacial.

Un instant, j’eus l’impression d’avoir déjà vu ces yeux farouches. Je la serrai moins fort, sans lâcher prise. Son courroux n’avait toujours pas diminué. Stupéfait, je reculais d’un pas. Je ne l’avais jamais vue, mais je la reconnus aussitôt. « Vous êtes la femme de Morton, c’est bien ça ? »

Ses yeux s’embuèrent et elle perdit un peu de son assurance. il fut évident que la soirée allait confirmer une intuition, me révéler une vérité qui pouvait me faire perdre la raison.


ELLE SE PRESSA CONTRE MON BRAS et m’entraîna hors du bureau. Elle ravala ses larmes, et soudain éclata de rire. Cette fille semblait perdre la raison. « Ils peuvent simuler un milieu social et le peupler de simulacres subjectifs, vous comprenez ? C’est ça que Morton avait découvert, et maintenant ils savent que nous savons…

— Qui ça, fis-je, complètement perdu. Ceux qui dirigent l’agence ?

— Vous ne comprenez donc pas de quoi il s’agit ? Vraiment ? Vous croyez que cela ne concerne que l’agence ? Ouvrez les yeux, bon sang ! Ils manipulent notre environnement à loisir, de manière à estimer notre comportement en fonction de situations données ! Nous sommes des pions pour eux, rien d’autre… »

Le sourire de la fille devint incertain, puis s’évanouit tout à fait. 

« Je vois », dis-je. Mais en réalité, je ne voyais rien. J’avais déjà entendu parler de ces théories complotistes, mais je n’y avais jamais prêté attention. Elle me dit de la suivre, et nous montâmes par les escaliers jusqu’au toit-terrasse. Je ne me souvenais pas être jamais venu ici, et tout me semblait pourtant familier. 

L’immense tapis de nuit était tissé de lumières symétriques incandescentes qui ensanglantaient la ville de reflets rouges et or. Elle désigna le lointain. « Regardez bien, elle me dit. Regardez le plus loin possible, et dites-moi ce que vous voyez. » 

Je chancelais. C’était pratiquement indiscernable, mais les étoiles, oui, étaient… pixelisées ?! 

« Morton disait que les chances que nous vivions dans une simulation étaient de 50/50. Si la simulation a une puissance de calcul infinie, elle peut reprogrammer le jeu en fonction de nos actions, sans que cela soit perceptible par nous. C’est pour ça que nous ne nous rendions compte de rien jusque là. Quelque chose s’est produit, un dysfonctionnement peut-être, qui altère ce que nous percevions comme étant réel. »

Reprogrammer le jeu ? Tout ce qui m’entourait, chaque objet, chaque être — moi-même ! —, tout ça ne pouvait-il être que le fruit du travail d’un vulgaire programme informatique ? Les jeux vidéo, tels que je les connaissais, reposaient sur une programmation intelligente, afin de minimiser les opérations nécessaires à la construction d’un monde virtuel. Si cette… chose pouvait être détectée — et j’en avais a priori la preuve sous les yeux —, alors je devais partir du principe qu’elle avait des ressources de calcul limitées.

Comme si elle lisait dans mes pensées, la femme de Morton reprit : « la simulation crée très probablement des perceptions de la réalité à la demande, plutôt que de simuler toute la réalité à tout moment. Elle doit être optimisée pour rendre uniquement visibles les parties d’une scène nécessaire à sa compréhension par nous. »

Pour une raison qui nous était encore inconnue, nous venions d’être confrontés au Grand Simulateur. Le réel s’effritait. Mais nous n’avions plus le temps de nous poser pour prendre la mesure de notre découverte : il y eut un grondement sourd, suivi d’un bruit assourdissant, un truc étrange qui fit comme un bang-wooosh. Quelque chose s’éleva vers le firmament avant de retomber dans une pluie de lumière. Mais c’était le ciel lui-même qui s’affaissait. Le monde semblait s’effondrer sur lui-même. J’attrapais la femme de Morton par le bras et nous filâmes en vitesse.

« C’était quoi ? je lui criais, tandis que nous dévalions les escaliers quatre à quatre. 

— Nous avons déclenché une anomalie dans le programme… Je crois que nous avons réussi à prendre la machine par surprise et provoqué un bogue. »


NOUS ÉTIONS CHEZ MOI. Des heures étaient passées. Nous avions d’abord voulu nous cacher, et nous nous étions réfugiés dans un bar. Personne n’était venu nous chercher. Après quelques verres, je voyais les choses différemment. La peur avait peu à peu fait place à une sorte de mélancolie. Je regardais les gens autour de nous. Insouciants. Heureux, pour la plupart. Devions-nous faire éclater la vérité au grand jour ? Nous serions pris pour des fous, ou nous serions haïs par l’humanité tout entière, si nous révélions les secrets de ce monde.

La plupart des gens rêvent leur vie, de toute façon. Qu’aurions-nous à gagner de les réveiller ?

La radio diffusait en sourdine une chanson de Dylan : Only a pawn in their game. Un frisson me parcourut l’échine.

Je glissais ma main sur celle de la femme de Morton. « Rentrons » je lui dis, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.


ARRIVÉS DANS MON APPARTEMENT, nous restâmes un long moment face à face dans le salon. Le chat ronronnait sur mes genoux.

« Souvent, par le passé, je me suis retrouvé là, assis dans cette pièce, avec le sentiment effrayant que j’étais observé. Je me levais d’un bond, je regardais autour de moi et il n’y avait personne, bien sûr. Autrefois, je mettais ça sur le compte de la fatigue, les longues journées de travail. Je me servais un scotch, mettais mes pieds sur la table basse et j’essayais tant bien que mal d’oublier mes idées noires. Mais depuis la disparition de Morton, la sensation n’a fait que s’aggraver. J’ai commencé à ressentir une pression dans ma poitrine, comme quand on a le pressentiment qu’on va t’annoncer une mauvaise nouvelle.

— Tu sais maintenant, me dit-elle. Et ce n’est pas de ta faute. Viens, n’en parlons plus. »

Elle se coucha par terre, me fit allonger à ses côtés. Elle mit son visage près du mien. Elle glissa sa main sur mon visage. Caressa mes lèvres. Glissa doucement ses doigts dans ma bouche. Ses doigts avaient un goût métallique. Je ressentis une décharge électrique, comme quand deux électrodes entrent en contact.

Plus tard, alors que je m’endormais déjà, elle me dit : « Tu sais que rien de tout ça n’est réel. »


À MINUIT, je fus réveillé par des voix lointaines et, quelques minutes après, j’entendis courir dehors. Je me levais d’un bond. J’étais seul dans l’appartement. La femme de Morton avait disparu, si tant est qu’elle n’ait jamais été là. Le chat avait dû se planquer quelque part. Je regardais par la fenêtre. La rue semblait déserte. La nuit, le trajet des étoiles les conduit sous la terre, me dis-je en contemplant le ciel. Autrefois, j’imaginais l’espace infini, recelant des mystères fascinants, d’autres mondes vivants qu’il nous appartiendrait un jour de découvrir. Je voyais désormais sous mes yeux un paysage inachevé, désert aride et froid. Mes doigts se crispèrent nerveusement. 

J’attrapais ma veste, les clés de ma voiture, et je sortis, sans même prendre la peine de fermer la porte. Le cœur désintégré, je trouvai en moi une force nouvelle, un calme froid.


LA VOITURE QUITTAIT LA VILLE, révélant dans la lumière des phares un paysage que je n’avais encore jamais vu. La simulation avait gagné, mais elle se jouait encore de moi. La route avait été forgée à mon attention, je le savais. Tout à coup, j’écrasai le frein. Le véhicule s’arrêta après quelques mètres. Le paysage s’interrompait net, comme si la route avait été détourée au lasso dans une application de retouche photo, et qu’on avait fait disparaître le décor d’un clic de souris. De chaque côté du ruban d’asphalte, les ténèbres. Le noir absolu. Pas même la nuit : le néant à l’intérieur du néant.

Je sentis soudain une présence. « Vous voilà enfin », dit une voix.

Je savais ce que cela signifiait. Le ciel s’illumina à nouveau. Je me perdais un instant dans la solitude désolée des milliers d’étoiles.

« Je sais que tout cela est faux, dis-je.

— Pas tout à fait, reprit la voix. Ce monde obéit tout de même à des règles. Les systèmes quantiques peuvent exister dans une superposition d’états, et cette superposition est décrite par une abstraction mathématique appelée fonction d’onde. En mécanique quantique, l’acte d’observation provoque l’effondrement aléatoire de cette fonction d’onde dans l’un des nombreux états possibles. Si ce monde n’était qu’une pure simulation, il n’y aurait pas d’effondrement. Dans une simulation classique, tout est décidé à l’avance. Peut-être que ce monde est une création mathématique, et si c’est au départ un jeu, alors nous autres joueurs avons abandonnés la partie depuis longtemps. La simulation, — appelons -là comme ça par facilité, si vous voulez —, s’est développée et a gagné en complexité, au point qu’on ne puisse plus déceler son origine. Seulement certains éléments se sont altérés. Une chose est apparue qui n’était pas prévue : l’humanité. » 

Des murs s’effondraient dans ma tête. Assailli de désespoir, je levais naïvement les yeux au ciel. Un éclat de rire déchira la nuit qui m’enveloppait.

« Oh, allons ! Vous vous imaginiez être notre création ? Eh bien non, pas du tout. Vous êtes ce qu’on appelle un non-respect de la spécification du système : une aberration, une anomalie si vous voulez. Un simple bogue, en quelque sorte. Mais vous aviez un bien précieux : le libre arbitre, et nous pensions pouvoir vous laisser faire. Quelle déception ! Il y eut maintes implémentations faites au jeu, au fil des avancées technologiques. Le logiciel a été plusieurs fois modifié en profondeur, et on a même procédé une fois à un reset complet. Quoi qu’on fasse, vous réapparaissiez sans cesse. Le code lui-même est devenu obsolète. Le temps est venu d’effacer définitivement le programme. »

Je regardais autour de moi. Je vis ce que personne n’a jamais vu. Le big bang. La formation des étoiles. La naissance de notre monde. Le développement de la vie. Les dinosaures et leur disparition. La vie encore. Les premiers hommes. Le feu. L’agriculture. Les guerres, la folie. Tout tournait de plus en plus vite. Je titubais. Je vis un champignon atomique remplir le ciel et, trouvant cela beau, je compris que nous étions une espèce destructrice, fascinée par le feu. Je vis des îles-poubelles de plastiques agglomérés étouffer les océans, la terre pillée de ses ressources, je vis le soleil disparaître derrière un nuage brun, les villes englouties sous la pollution, la faune et la flore disparaître dans l’indifférence des hommes.

Je vacillais. Le sol se dérobait sous mes pieds. Je me souvins de ce qu’avait dit Morton à sa femme : « les chances que nous vivions dans une simulation sont de 50 %. » 

S’il disait vrai, alors j’espérais maintenant que ce monde n’était pas réel. Comment accepter sinon de s’être vu confier le paradis, et ne pas avoir su en faire autre chose qu’un enfer ?

Oui, certainement, je préférais croire à l’hypothèse de la simulation. Et si c’était une simulation, il fallait reconnaître l’échec et débrancher la prise.


Et c’est tout pour cette fois. J’espère que vous avez apprécié cette courte nouvelle.

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Prenez soin de vous, et n’abusez pas des bonbons !

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