Rien Que Du Bruit #43

un temps de syncope
tout l'air s'est gelé
la chaleur nocturne
et nos tremblements

Soir — Philippe Aigrain

Le 11 juillet dernier, tout l’air s’est gelé. « Homme des communs et homme peu commun, comme l’a dit joliment Edwy Plenel sur Twitter, Philippe Aigrain est mort à son image : sur un chemin de liberté et d’échappée ». 

Une page ici recense les réactions et hommages. Et là, Avant l’après : un point sur la situation de la maison d’édition publie.net dont il était le président. 

Quelque part en Seine-et-Marne, le 8 juillet 2014 (16h10)


« Tant que vous n’utilisez pas Gmail ou d’autres systèmes de surveillance de la Big Tech, à qui vous écrivez, qui vous lisez, et en particulier les infolettres auxquelles vous vous abonnez ne sont l’affaire de personne d’autre que vous. » (David Heinemeier Hansson)

Il y a longtemps que je n’ai plus de compte Facebook. Je viens de supprimer mon compte Instagram. J’utilise en général DuckDuckGo plutôt que Google pour mes recherches, mais je continuais jusqu’à ces jours-ci à utiliser Gmail comme messagerie.

Autant dire : l’outil le plus facile d’utilisation qui existe, et le moins respectueux de votre vie privée. 

C’est un paradoxe : nous sommes suivis en permanence sur Internet, victimes plus ou moins consentes (une grande majorité d’entre nous acceptent sans coup férir les cookies plutôt que de cliquer sur la petite fenêtre qui permet de vérifier leur usage avant de les accepter), mais nos emails devraient toujours relever de la sphère privée.

C’est peut-être votre tante Agathe qui vous écrit pour vous donner des nouvelles de Robert, son chihuahua, vous n’avez pas pour autant envie que votre voisin lise la lettre avant vous, et vous adresse ensuite des bons de réduction pour des croquettes pour chien.

C’est pourquoi j’ai finalement pris un abonnement chez Tutanota (il existe une formule gratuite, pour ceux qui seraient curieux d’essayer), et si je garde Gmail pour le moment, c’est le temps de mettre à jour mes coordonnées un peu partout sur le Net. 

Et vous savez quoi ? C’est bien plus facile que je le pensais. Surtout, cela oblige à réfléchir à tous ces abonnements souscrits au fil des ans, et à la pertinence de les renouveler.

J’ai migré chez Tutanota. Il existe d’autres solutions. Mais Tutanota, avec Proton Mail, me semble être celle qui offre le plus de garanties. Alors oui, la messagerie est moins développée que celle de Google, les options de personnalisation sont moins fines, mais ces « défauts » ne sont rien en comparaison de ce que je gagne en retour.

D’ailleurs, c’est un peu la même chose avec les moteurs de recherche : Google est peut-être encore inégalé, et vous ne trouverez pas toujours ce que vous recherchez en utilisant Qwant, Ecosia ou DuckDuckGo, mais avons-nous vraiment besoin d’avoir réponse à tout, tout le temps ?

Après tout, nous pouvons aussi bien prendre un peu plus de temps pour creuser tel ou tel sujet pointu en parcourant des livres (vous savez, ces gros machins pleins de pages), ou plus prosaïquement nous dire que ça n’est pas bien grave et nous détacher pour quelques minutes de nos écrans.

Quelque part en Seine-et-Marne, le 13 juillet 2019 (18h21)


Pendant plusieurs mois, en début d’année, j’ai utilisé mon iPad comme ordinateur principal, en remplacement de mon portable tombé en panne. Une mésaventure somme toute assez riche d’enseignements quant à nos outils d’écriture, et qui m’a permis de répondre en partie à une question qu’on voit surgir de loin en loin : l’iPad peut-il remplacer l’ordinateur ? 

La réponse, évidemment, dépend de vos usages. Dans la plupart des cas, c’est oui. Il y a cependant des limitations, mais à ma grande surprise, j’ai pu retravailler de fond en comble un manuscrit, sans me trouver limité, bien au contraire : l’immersion dans le texte s’en trouvait singulièrement facilitée.

En revanche, j’ai dû modifier mes habitudes, et changer certains logiciels. Au revoir, Scrivener, coucou Ulysses, content de te retrouver !

Cette plongée du côté geek de l’écriture m’a donné envie d’écrire quelques articles sur le sujet, mais c’est m’éloigner un peu de mon terrain de jeu habituel. Seriez-vous intéressés par des articles plus tournés vers les outils numériques ? 

N’hésitez pas à me le faire savoir.

Au pied du Pic-Saint-Loup, le 8 avril 2021 (à 15h44)


Réseaux sociaux, infolettres, vidéos YouTube, site et blogs perso, podcasts : les possibilités sont multiples pour se faire connaître, mais il n’est pas obligatoire de toutes les utiliser. Comme dit plus haut, je préfère me tenir éloigné des réseaux (excepté Twitter, mais que j’utilise peu). Les blogs sont — malheureusement — de moins en moins lus. Restent les lettres électroniques telles que celle que vous lisez en ce moment, et les podcasts.

Ces deux « supports » me séduisent beaucoup, parce qu’ils ne sont pas subis, mais choisis par celui qui les lit/les écoute. Ils impliquent un engagement des deux parties : celui qui en produit le contenu, et celui qui le reçoit.

J’ai transformé depuis un moment mon site en une sorte de « hub », le lieu de rendez-vous pour qui s’intéresse à ce que je peux avoir à dire, un endroit qui permet l’accès à cette infolettre, à mes articles, mes portfolios, une présentation et des extraits de mes livres.

Je vous ai déjà parlé de Dimitri Régnier, qui produit des podcasts de grande qualité, et réfléchi beaucoup sur le sujet. L’animal m’a donné l’envie de m’y frotter, et si je n’ai pas encore trouvé la formule qui me conviendrait, des idées commencent à fleurir. 

Il y a, je trouve, un rapport tout particulier que nous entretenons avec le son, qui se perd avec la vidéo. C’est une chose sur laquelle j’aimerai travailler plus avant.

Tout ça rentre dans une réflexion plus large concernant cette infolettre, que j’aimerai faire évoluer, tant dans sa forme que dans sa périodicité. Affaire à suivre !


Quelques liens :

Et c’est tout pour cette fois ! Prenez soin de vous, et à bientôt.


PS — Les infos étant de plus en plus anxiogènes, j’ai choisi pour illustrer cette lettre quelques photos de nature que j’ai prises ici ou là, au fil du temps. Un bol d’air frais, ça fait du bien, non ?

Vous pouvez soutenir mon travail en souscrivant un abonnement payant :

Rien Que Du Bruit #42

Éditer sans tout jeter | Écrire en artisan | Un roman en 3 jours

Ah, les belles formules, les tournures qui claquent. Nos petites phrases chéries dont je vous disais en novembre dernier qu’il valait mieux les noyer à la naissance plutôt que de les voir grandir et devenir des monstres, Austin Kleon conseille lui de les séquestrer à la cave pour en abuser plus tard :

Je pense que « tuez vos chéries » a fait plus de bien que de mal en ce bas monde, mais je suis beaucoup plus fan de cet autre conseil, plus doux à mon cœur : relocalisez vos chéries.

(…) Eliza Gabbert a bâti toute une stratégie de révision autour de ce concept, qu’elle résume ainsi : conservez vos meilleures phrases (ou images ou idées) et jetez le reste.

Le principe, développé par Gabbert, reprit par Kleon, est le suivant : lorsque vous vous relisez, chaque fois qu’un passage, vous semble en trop, mais que vous n’arrivez pas à vous décider à l’éliminer, ouvrez un nouveau document sur votre ordinateur dans lequel vous placerez le passage en question. 

D’une part, cela vous permettra de continuer à avancer l’esprit tranquille sur votre texte initial (vos « chéries » n’ont pas disparu, elles sont au chaud dans un autre fichier). D’autre part, lorsque vous y reviendrez plus tard, vous l’envisagerez dans un contexte nouveau qui peut-être vous permettra de bâtir un nouveau texte.


Sinon, vous pouvez ne rien jeter, et écrire un roman d’aventures en trois jours, à la manière de Michael Moorcock. Le bonhomme est un des auteurs les plus prolifiques qui existe, et quelques-uns de ses livres figurent dans ma short list des chefs d’œuvres à emporter sur une île déserte (Gloriana, Mother London, pour n’en citer que deux). 

À côté de ça, il a écrit quantité de nouvelles et romans de pure fantaisie, jusqu’à deux ou trois livres par semaine ! Voici, résumée, sa recette pour reproduire ce tour de force :

* La formule est celle utilisée dans Le Faucon maltais. Ou le Saint Graal. Vous utilisez le principe du MacGuffin, la quête comme simple prétexte pour faire avancer votre intrigue.

* Votre héros doit être profondément humain, faillible, et se retrouver malgré lui à devoir affronter des forces qui le dépassent.

* Prévoyez un événement toutes les quatre pages. Et prenez des notes : des listes de choses que vous pourriez utiliser. Des listes d’images cohérentes ; cohérentes pour vous ou génériquement cohérentes. Si, comme Moorcock, vous écrivez de la fantasy, alors notez : épées ; boucliers ; cornes, etc.

* Avant de vous lancer, préparez la structure détaillée de votre roman. Définissez clairement les exigences. Sachez à l’avance quels problèmes narratifs vous serez amené à résoudre, et à quel moment. Pour le reste, inspirez-vous de votre environnement. Transformez les objets ordinaires qui vous entourent en fonction de vos besoins : par exemple, le miroir de votre salle de bain devient dans votre texte un miroir qui absorbe les âmes des damnés.

* Faites-vous une liste d’images purement fantastiques, des images fortes et paradoxales : la Cité des statues hurlantes, par exemple. À vous, ensuite, de les utiliser au bon moment, pour leur donner une cohérence au sein de votre livre.

* L’imagerie vient avant l’action (parce que l’action n’a en fait aucune importance). 

* Le temps est l’élément important dans votre histoire. C’est la formule classique : « Nous n’avons que six jours pour sauver le monde ! » Aussitôt, vous donnez une structure à votre lecteur : le héros n’a que six jours, puis cinq, puis quatre pour sauver le monde ! Y arrivera-t-il à temps ?

Voilà, facile non ? On s’envoie nos manuscrits dans trois jours ?


Pour finir, je voudrais vous donner à lire la réponse apportée par Nick Cave à la question suivante : “pensez-vous qu'il est plus important d’attendre l'inspiration ou de se mettre au travail et d'écrire ?

Nick Cave :

Je me sens une affinité profonde avec les artistes qui considèrent leur travail comme un métier et ne sont pas dépendants des caprices de l’inspiration — parce que je suis l’un d’entre eux. Comme la plupart des gens qui ont un boulot, nous allons simplement travailler. Il ne nous vient jamais à l’idée de ne pas travailler, il n’y a jamais un moment où nous ne travaillons pas parce que « nous ne le sentons pas » ou parce que « les vibrations ne sont pas bonnes ». Nous faisons nos heures, un point c’est tout.

L’entreprise la plus importante de ma journée est simplement de m’asseoir à mon bureau et de prendre mon stylo. Sans cet acte élémentaire, je ne pourrais pas prétendre être un auteur-compositeur, car les chansons arrivent à moi sous forme d’indications trop légères pour être perçues, à moins que je ne sois préparé et prêt à les recevoir. Elles ne viennent pas en fanfare, mais à voix basse, et ne viennent que lorsque je suis au travail.

Mon stylo en main, je m’assieds au garde-à-vous, dans mon costume, je me tiens au bord de l’imagination, à l’affut du surgissement de la belle phrase. (…)

Alors, toutes sortes de choses inexplicables se produisent. Le temps s’emballe, le passé se presse contre le présent et l’avenir déverse ses secrets. Soudain, les mots se comportent de manière inappropriée, mais ils le font merveilleusement, notre pouls s’accélère, de délicieux papillons explosent dans notre ventre et l’écriture de chansons devient une collision entre le pragmatique et quelque chose de complètement… quoi ? Transcendantal, outrageusement religieux, absurde ? — et puis Dieu apparaît soudain, là IL est, avec tous Ses anges travestis et Ses démons et d’autres choses encore, je ne sais même pas quoi, des esprits marmonnant des trucs indescriptibles, des muses potelées toutes roses qui dégringolent du ciel, et des petites choses enfantines, les bras tendus, appelant, m’instruisant, et la belle phrase, le beau vers commence à prendre forme, émergeant doucement — le voici ! — qui coule avec ravissement de la pointe de votre stylo.

Et puis votre journée de travail se termine et vous, vous quittez votre bureau.


Et c’est tout pour cette fois ! Portez-vous bien et à bientôt !

Rien Que Du Bruit #41

Aujourd’hui : Les civilisations ne meurent pas | Un avant-goût du paradis | Poétique de l’iPhone

Civilizations don’t really die. They just take new forms. Over time, civilizations eventually morph into something else entirely, but they infuse future societies with their lingering traumas — as well as their hopeful ideals (…)

The idea of collapse is appealing because it allows us to handwave away the political reality of how civilizations transform. 

Les civilisations ne meurent pas vraiment. Elles prennent simplement de nouvelles formes. Au fil du temps, elles finissent par se transformer en quelque chose d'entièrement différent, mais imprègnent les sociétés futures de leurs traumatismes persistants - ainsi que de leurs idéaux gorgés d'espoir. (…)

L'idée de l'effondrement est attrayante car elle nous permet d'écarter la réalité politique de la transformation des civilisations.

Les civilisations ne meurent pas vraiment. Pourquoi racontons-nous des histoires apocalyptiques sur la fin de la société? — Un article d’Annalee Newitz à lire (en anglais) dans le Washington Post.

Les civilisations ne meurent pas, elles évoluent et s'hybrident avec les suivantes. Rome n’a pas été effacée de la carte par les hordes barbares, et nous continuons à en admirer les merveilles. Platon, Homère, Ovide sont toujours lus et pertinents aujourd’hui. « Nos récits apocalyptiques sont beaucoup trop simplistes pour refléter précisément ce qui se passe réellement lorsqu'une société s'effondre », écrit Newitz. « (Aux USA) les nations autochtones ne se sont pas effondrées. (Selon) l’activiste Julian Brave NoiseCat, membre du Canim Lake Band Tsq’escen, les tribus et les nations autochtones vivent déjà dans un monde post-apocalyptique. Ils ont été presque anéantis par la violence et les maladies provoquées par les envahisseurs étrangers — mais ils ont survécu. »

Ainsi, nous ne disparaîtrons pas, n’en déplaise aux collapsologues de tous poils. C’est pire : nous voilà contraint de considérer notre héritage. Qu’allons-nous transmettre de nous-mêmes aux civilisations futures ? Lesquels de nos traumatismes, et de nos idéaux, sont appelés à nous survivre ?


Le paradis, c’est ici.

Traverser le village. Passer à travers les ruelles rassurantes, à l’ombre des platanes, sous le soleil de mai. Ne croiser personne sinon le chat blanc, allongé comme il se doit sous son banc, le chat qui distraitement me regarde passer. Quitter les habitations, suivre la route sans savoir où elle mène, prendre un chemin de traverse, couper à travers les vignes, et toujours personne en vue. La sieste, sans doute, comme le chat, immuable, chacun à sa place, le chat sous son banc, les hommes dans leurs fauteuils où dans leurs lits, et moi qui marche sans bruit, tâchant de ne pas perturber l’équilibre précaire de cet instant fragile, où le monde semble s’être arrêté pour que je le contemple.
Et ainsi, je marche, et marche encore, après les platanes, les amandiers et quelques oliviers, je marche sur le sentier qui m’entraine vers le sous-bois. Je passe devant l’usine désaffectée, qui ne l’est pas, en vérité, mais qui aujourd’hui est arrêtée, une usine ancienne, perdue au milieu de nulle part, étrange incidence à l’orée de la forêt. J’entends le bruit de l’eau et je m’avance, un mince filet coule encore que je suis, et j’arrive enfin devant une maigre cascade, mais une cascade quand même, un pont que j’emprunte et qui conduit à un chemin mal dégagé qui lui-même débouche sur deux portes rouillées fermées par une vieille chaine et un cadenas oxydé, avec sur le côté, une boite aux lettres en fer éventrée, et derrière les portes, à une centaine de mètres, une vieille maison dont je ne saurais dire si elle est encore habitée. Rien ne bouge, là non plus, et je rebrousse chemin sans faire de bruit quand, sur le côté, je vois, coincée dans les herbes et cachée par les arbres, une barque rouge déposée là Dieu sait quand. La frêle embarcation est trouée en plusieurs endroits et la végétation l’a envahie, insectes et rongeurs y ont depuis longtemps fait leurs nids. J’en fais le tour, surpris de cette présence incongrue au milieu de nulle part, au beau milieu d’une forêt ; près d’un cours d’eau, certes, mais si petit qu’elle n’aurait jamais pu voguer dessus. Un bateau échoué au milieu de la forêt, un esquif baptisé Le Paradis, c’est écrit sur sa poupe, caché par le feuillage des arbres que perce le soleil qui vient taper et faire encore briller sa peinture rouge écaillée. Je m’assois à côté, savoure l’instant volé au temps, la douce chaleur du printemps, le clapotis léger de l’eau, je ferme les yeux et me dis qu’en effet, le paradis, à cet instant, c’est ici.


Le paradis, ça pourrait être également ici, sur le chemin de mes longues ballades hebdomadaires.

de l’iPhone comme outil créatif.

Dans notre société hyper connectée, individualiste et en perte de repères, il est de bon ton de faire du smartphone le coupable idéal, le responsable de tous nos maux. Ce « black mirror » toujours à portée de main qui exerce sur nous son pouvoir d’attraction afin de nous distraire et nous soustraire au monde, nous aurait rendu narcissique, intolérant et infantile. C’est aller un peu vite, et une fois encore, confondre l’outil et l’utilisation que nous en faisons. Rappelons qu’Apple n’a pas inventé Google, ni Twitter ou Facebook.

Les mauvaises langues pourraient même dire qu’Apple n’a rien inventé du tout : Lorsqu’il a été lancé en 2007, l’iPhone n’était pas le premier téléphone portable. Mais, à grand renfort de marketing et grâce à une conception novatrice, il en a démocratisé l’usage. Il serait juste de lui reconnaître quelques qualités.

Dans deux domaines qui m’intéresse particulièrement, l’écriture et la photographie, l’arrivée de l’iPhone a profondément changé notre manière de faire.

Comme le souligne Om Malik dans un article, iPhone is today’s Brownie camera, à bien des égards, l'iPhone rappelle un autre appareil photo révolutionnaire, lancé au tournant du siècle dernier : le Brownie.

Conçu en 1900 par l’ingénieur Frank Brownell pour Kodak, le Brownie n’est pas le premier appareil photo portable, mais il est le premier à rendre accessible au plus grand nombre la technologie inventée par George Eastman : la pellicule de film celluloïd.

Une petite boîte en carton, enveloppé dans du simili cuir bon marché, l’appareil, peu cher et facile d’utilisation, permet désormais à tous d’accéder à la photographie.

«N'importe quel garçon ou fille peut faire de bonnes photos avec un Brownie», affirmait une des premières publicités pour le produit. De fait, il suffisait d’introduire la pellicule dans l’appareil, de coller son œil dans le viseur et d’appuyer sur le déclencheur pour prendre une photo. Le premier Brownie coûtait un dollar. Une pellicule environ 15 cents, ce qui équivaudrait à environ un dollar d’aujourd’hui. Le succès fut considérable. 

Aucun appareil photo n'a autant démocratisé la photographie que le Brownie. Le photojournalisme, la photographie de rue et même la photographie de mode sont tous devenus prééminents grâce à cette petite boîte brune. Une grande partie de ce que nous savons de notre histoire culturelle du début du XXe siècle peut être attribuée à cet appareil photo bon marché et sympathique, écrit encore Om Malik.

 Tout comme le Brownie n’était pas le premier appareil photo portable, l’iPhone n’était pas le premier téléphone permettant de prendre des photos. Ce n’était même pas le meilleur téléphone avec appareil photo lors de son lancement. Les objectifs qui équipaient les premiers modèles d’iPhone étaient de mauvaise qualité. Mais ce que le Brownie et l'iPhone ont accompli est bien plus important.

Le Brownie a été élaboré pour vendre de la pellicule. L'appareil photo de l'iPhone a été conçu comme un argument supplémentaire pour vendre un téléphone. Ni l’un, ni l’autre, n’ont été imaginés pour venir concurrencer les appareils haut de gamme de leurs temps. En 1900, les photographes professionnels se lamentaient pourtant du succès du Brownie, tout comme ils l’ont fait en 2007 avec son équivalent moderne. À un siècle de distance, ils passent encore à côté de l'essentiel. La plupart des gens s’intéressent peu aux aspects techniques ; ils voient en revanche dans la photographie la possibilité de construire leurs propres récits, de documenter leurs vies — à l’excès, peut-être. Mais une fois encore, Apple n’a pas inventé Instagram.

Autre usage : l’écriture, en particulier pour une jeune génération d’auteurs. Comme pour la photo, construire nos propres récits, documenter nos vies.

Pourquoi écrivons-nous de la poésie dans l'application Notes de nos iPhones, s’interroge Amelia Tait dans un article (en anglais) à lire ici.

Sur le site d’Apple, la page dédiée répertorie une multitude d’utilisations possibles pour l’application Notes de son smartphone. Mais dans cette foultitude de possibles, aucune mention de l’écriture de poèmes. Pourtant, c’est bien cette application qui, pour nombre de jeunes poètes, remplace le petit carnet d’autrefois. La poésie connaît un regain de popularité enthousiasmant ces dernières années, grâce aux réseaux sociaux. Et le public qui achète les livres est souvent très jeune. Le succès des ouvrages de Rupi Kaur, reprenant ses poèmes en ligne, a permis l’émergence de jeunes auteurs, qui conçoivent, éditent et publient leurs textes depuis leurs iPhone. On parle d’Instapoetry, en référence au célèbre réseau de partage de photo, principal vecteur utilisé par eux.

L’utilisation de l’application Notes offre quelque chose de plus que la simple prise de notes : l’horodatage de chaque entrée permet de retrouver, même des années plus tard, précisément la date et l’heure à laquelle la personne a ressenti une émotion, traduite en quelques vers. Et à l’heure des réseaux sociaux, l’application Notes reste pour beaucoup de millennials hyperconnectés leur seul espace encore véritablement privé.


journal :

7 janvier : (…) envie de multiplier les projets, les collaborations. Envie de créer une structure mouvante où se rencontreraient des artistes d’horizons différents, un truc qui mêlerait dessin, écriture, musique, vidéo et photo, par exemple. Vœux pieux ?

15 février : La pandémie me pousse à l’introspection. Envie de tourner la page. Écrire à plein temps. Dans son journal de 1995, Brian Eno dit se rendre le matin à son atelier. C’est ce que je fais, à ma façon. Mon bureau, chaque matin, à 6h. Alors ? J’ai envie d’une vie plus riche. Envie de marcher tous les jours de longues heures dans la garrigue. De pouvoir continuer à écrire chaque jour au-delà de 8h30.

20 février : réveillé ce matin à 4h, après un rêve-catastrophe, comme il y a des films catastrophes. Mon livre venait de sortir, et l’humanité disparaissait. Des années plus tard, une autre civilisation en retrouvait un exemplaire défraîchi, incapable de comprendre ce que pouvait bien être cet objet, ni de déchiffrer ce qu’il contenait.

23 février : J’ai terminé hier soir le livre de Laurent Queyssi, Correspondant local. Bon bouquin. Bien ficelé. Un style fluide, de bons dialogues, des phrases qui font mouche. Par exemple : « vieillir, c’est peut-être racheter les mêmes films sur de nouveaux supports. »

01 mars : (…) J’aime écrire ce journal, et j’aime le compagnonnage qui s’installe avec celui de Brian Eno, à 25 années de distance. Il m’encourage et m’inspire : « Do very hard things, just for the sake of it. A way of doing something original is by trying something so painstaking that nobody has ever bothered with it (…) Then the question arises in the mind : ‘why are they going to all this trouble ?’ I like this question. I like any question that makes you start thinking about the ‘outside’ of the experience — because it makes the experience bigger. »

(Faites des choses très difficiles, juste pour le plaisir. Une manière de faire quelque chose d'original est de tenter une chose si minutieuse que personne ne s'y est jamais essayé (…) Survient alors la question : ‘Pourquoi se donnent-ils tout ce mal ?’ J'aime cette question. J'aime toute question qui vous incite à penser à ‘l'extérieur’ de l'expérience - parce que cela rend l'expérience plus forte.)

05 mars : (…) La photo, en complément de l’écriture. Revenir à ça. Passer de l’un à l’autre quand l’inspiration manque. Rester alerte et créatif, toujours. Autre leçon d’Eno : « Start things by accident. Improve them by design. »

15 mars : Une très bonne photo devient plus que son son sujet. Pour son auteur, c’est une capsule temporelle et sentimentale. Pour celui qui la regarde, c’est l’amorce d’une histoire, un révélateur, une métaphore. Hier j’ai fait plusieurs photos. La dernière, celle que je n’attendais pas, est sans doute la meilleure. Un vélo d’enfant, abandonné devant une porte. J’ai pensé bien sûr à la photo fameuse d’Eggleton d’un tricycle. J’ai vu la photo avant même de la faire. Je me suis positionné au milieu de la route, j’ai cadré et déclenché avant que n’arrive une voiture. Une seule photo. Je sais que c’est la bonne.

18 mars : 6h18. Les oiseaux. Les cimes des arbres orangées. Les nuages roses comme de la barbapapa. Sommeil agité. L’esprit au réveil envahi par des pensées contradictoires.

23 mars : Juliette C. m’a envoyé un lien vers les enregistrements de ses textes. Petites capsules vidéo en lien avec son livre qui paraît chez Gros textes. (son roman Lent séisme paraîtra le 5 mai chez publie.net. Il est possible de le précommander dès aujourd’hui). Et cette citation de Walter Benjamin, cité par Juliette justement, dans son journal en ligne : « Ne laisse passer aucune pensée incognito et tiens ton carnet de notes avec autant de rigueur que les autorités tiennent le registre des étrangers. »

04 avril : Patrick Juvet est mort cette semaine. Demain lundi, on annonce un temps superbe, et je retourne travailler. Le lundi au soleil, une chose que je n’aurai jamais.


Ah oui, j’oubliais 😉 :

Portez-vous bien, et à dans quelques semaines !

Rien Que Du Bruit #40

Aujourd'hui : de la musique, des podcasts et quelques interrogations métaphysiques !

Eh ! Vous avez vu, j’ai un nouveau logo 😉 ! Procrastination, quand tu nous tiens…

Un peu plus d’un mois depuis ma dernière missive, j’espère vous avoir manqué un peu. Allez, c’est parti pour 6 minutes maximum de votre temps !


J’ai terminé il y a quelques semaines le dernier jet de mon roman, une réécriture complète, vraiment.

Voici ce que j’écrivais à une amie en janvier dernier : parfois un certain vertige devant la tâche à accomplir; d’autres fois, une confiance sereine. J’ai tout repris, tout déconstruit, et je remonte patiemment les pièces, comme un garagiste peut remonter un moteur après l’avoir décrassé. Je ne saurai qu’à la toute fin, en tournant la clé de contact, si mon moteur ronronne ou si au contraire il crache, se noie et cale!

Quelques jours plus tard, dans mon journal, je notais ceci : deux heures à trimer sur une page. Sentiment mitigé. Mais j’y reviendrais demain et tout se mettra en place. Je ne lâche rien. J’avance pas à pas, mot à mot. Je pèse chaque phrase. Rien ne me satisfait vraiment, mais j’avance. J’écris mon livre.

Et, le lendemain : Des heures sur une page. Une phrase. Changer un mot. Y revenir. Encore et encore. Et, comme par magie, tout s’emboîte. Les phrases coulent sans accrocs. Mais demain, il faudra s’y remettre. La page suivante. La phrase d’après.

Je suis admiratif, et un brin sceptique, devant ces auteurs qui pondent des lignes au kilomètre. Je n’ai peut-être pas la bonne méthode, ou ce sont eux qui n’ont pas la même exigence, je ne sais pas. 

Enfin, maintenant que le texte repose, j’aimerais travailler à des « mises-en-son » autour de ce projet, comme je l’ai fait précédemment pour de courts textes, comme ici ou .

Et aussi, de vraies compositions, en collaboration avec Lilac Flame Son, comme nous l’avions fait également. Ça s’écoute ici, ici et ici. Nous en avons parlé tous les deux, un peu, et peut-être nous arriverons à le faire. Je crois que ce projet s’y prêterait vraiment. Dans mes rêves les plus fous, nous ferions quoi ? Un album entier de « chansons » ? Ou, allez, un EP, quatre morceaux peut-être ?

Je suis admiratif aussi, de Diniz Galhos, qui propose sur Soundcloud la lecture intégrale de son dernier roman, Hakim, paru en octobre dernier aux éditions Asphalte.

Une chose est sûre, et le succès actuel des podcasts le montre, il y a vraiment des choses à faire, à expérimenter avec le format sonore. Dimitri Régnier, lui-même « podcasteur », propose une infolettre toutes les deux semaines consacrée au genre, pleine de pépites à écouter. L’un de ses podcasts, le Mégaphone, est à découvrir ici (et c’est vraiment, vraiment bien).

C’est grâce à Dimitri que j’ai découvert le podcast SAMPLER, le podcast qui vous fait voyager à travers les époques, pour vous raconter l’histoire de ces samples devenus cultes. Dimitri recommandait en particulier l’épisode 3 (à découvrir ici), mais vraiment toute la série est passionnante, si vous vous intéressez au sujet.

Et puisqu’il est question de sample, voici une belle démonstration, ci-dessous, de leurs utilisations par Daft Punk pour construire leurs morceaux. Plutôt bluffant, je trouve.

De son côté, le New York Time propose un programme court, Diary of a song, qui revient sur la genèse de certaines chansons, via des interviews des protagonistes. L’épisode consacré à Sign of the Times, de Prince, m’a passionné.

Je ne sais pas vous, mais moi, Prince me manque vraiment. Je veux dire, vous en connaissez beaucoup, vous, des showmen pareils ? Dans la vidéo ci-dessous, hommage à George Harrison à l’occasion de son intronisation au Rock’n’Roll Hall of Fame, il reste dans l’ombre les trois premières minutes, puis s’avance et éclipse complètement tous les autres présents sur scène.

Et quel solo de guitare, mazette ! Regardez ça :


Je continue d’écrire chaque jour mon journal à la main, et c’est à la fois un plaisir et une corvée. Je ne suis plus habitué à écrire avec un stylo, j’écris mal, et je suis obligé de m’appliquer si je veux avoir une chance de me relire. Parfois, il n’y a plus d’encre dans le stylo ; la pointe du crayon casse et il faut le tailler. Et puis, il y a des choses que je voudrais mettre dans mon carnet que je ne peux pas : des vidéos, par exemple, des liens internet. Des photos, je peux, mais ça m’oblige à les imprimer d’abord. Des citations, je suis obligé de les recopier. Seulement voilà, c’est là qu’est l’intérêt du journal écrit à la main : l’effort, l’obligation de concentration. La fatigue du poignet est bien plus stimulante que la fatigue oculaire engendrée par trop de temps passé sur un écran. Je ne fais pas de généralité, mais j’écris différemment à la main que sur l’ordinateur. Pas mieux, ni moins bien : différemment. Et les deux modes se répondent et se nourrissent l’un l’autre, en définitive.

Et puis, il y a autre chose qui me préoccupe ces temps-ci. On confie notre travail à des applications dont on ne sait pas si elles seront encore là dans 6 mois ou 10 ans. Cette infolettre, par exemple, est hébergée par Substack. Si la société venait à mettre la clé sous la porte, mes archives disparaîtraient avec elle. Pareil pour le contenu de mon site Wordpress. 

« Mes données m’appartiennent, ma présence sur internet, je la loue », écrit Alan Jacob dans un récent billet :

Il est intéressant de réfléchir à la façon dont cette situation diffère de celle de mes livres et essais imprimés. Si mon site devait fermer, toute personne intéressée par ce que j’ai écrit en ligne n’aurait plus qu’à espérer que l’Internet Archive ait bien fait son boulot de sauvegarde. Mais si vous avez acheté un de mes livres, ou un journal dans lequel l’un de mes essais a été publié, quand bien même je souffrirais de Damnatio memoriae, vous aurez toujours ces textes à portée de main. Et je n’imagine pas un monde dans lequel on se donnerait la peine de vous les enlever.

La solution ? Comme le suggère Alan, écrire le plus possible en plain-text pour s’assurer la meilleure compatibilité possible entre les différentes solutions digitales disponibles, faire des sauvegardes de ce qui compte pour vous, et continuer d’écrire sur le support qui vous donne le plus de plaisir à un moment donné, celui qui vous semble adapté à ce que vous souhaitez exprimer lorsque vous en ressentez le besoin.


Voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! Portez-vous bien, et rendez-vous dans quelques semaines pour une nouvelle infolettre.

Rien Que Du Bruit #39

Aujourd’hui : des livres qu’on accumule et des bibliothèques où on les range.

(…) la Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd’hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l’assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu’un monde entièrement refait de sa main à son idée – et je doute qu’à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne.

(Julien Gracq - Nœuds de vie - ed. José Corti)

Gracq, visionnaire ? La citation qui précède date des années 80. Elle est reprise un peu partout pour promouvoir le recueil de textes inédits qui vient de paraître ce mois-ci. Si je la cite à mon tour, c’est d’abord pour la force d’écriture de son auteur. 

Gracq nous manque. Il manque à la littérature. En quelques lignes, il a rabaissé d’un cran tous ceux qu’on portait au pinacle au moment de la dernière rentrée littéraire.

Corti, sous le patronage de Bernhild Boie, publie depuis quelques années des inédits de Gracq à partir de ses manuscrits déposés à la Bibliothèque Nationale de France. On visionnera avec intérêt la vidéo que consacre François Bon à ce nouveau livre. Un livre à ranger parmi les plus importants de Gracq, selon François. J’attends de le lire plus avant, mais après une première approche rapide, mon impression est la même.


Bonjour à tous ! Je suis de retour, à nouveau prêt à saturer votre boîte mail. 12 550 signes, une bonne dizaine de minutes de votre temps. Je tâcherai de faire plus court la prochaine fois !

Allez, il n’est pas trop tard : je vous souhaite une nouvelle année… paisible, ça serait déjà pas mal, non ?


Bibliothèque, mon beau miroir

Régulièrement, quand j’ai besoin de me ressourcer (de me retrouver plutôt), je range mes livres. Je m’enferme dans mon bureau, je vide les étagères, déplace les meubles, j’élimine quelques rares ouvrages, en ressort d’autres, en nombre, du purgatoire (ici, quelques cartons de bonne taille stockés au garage). Je trie tout cela et réorganise les bibliothèques selon des thématiques changeantes, reflets de mes centres d’intérêt du moment — mon nouveau centre de gravité, devrais-je dire. 

La non-fiction a resurgi dernièrement et s’impose en bonne place tout près du bureau où j’écris. Deux nouveaux meubles, récupérés à la librairie avant qu’ils ne partent à la benne, ont finalement trouvé leur place dans la pièce, après moult calculs savants (OK, on circule maintenant difficilement dans la pièce, mais je peux rejoindre ma table de travail, les chats le fauteuil, tout va bien). Désormais, dès que je lève les yeux de mon écran, je contemple les 26 tomes du Spirit de Will Eisner et les comics d’Alan Moore. Sur ma gauche, les Minuits côtoient les Séries Noires (agencement purement esthétique qui m’amuse beaucoup).

J’envie sincèrement ceux qui arrivent à faire le vide autour d’eux, et tandis que j’accumule les livres autour de moi, je rêve d’une vie d’ascète, où je n’aurai avec moi qu’un ou deux livres, de ceux qui en substance contiennent tous les autres. 

(j’ai une liseuse, inutile de m’en parler. Je l’utilise beaucoup, mais ça ne m’a pas convaincu pour autant d’abandonner le papier).

Je me fais parfois l’effet d’être un psychopathe. Heureusement, deux articles récents du Monde, à lire ici et , à défaut de me rassurer complètement sur mon état mental, m’ont au moins montré que je n’étais peut-être pas seul :

Avec la multiplication du télétravail et des visioconférences, les arrière-plans d’étagères de livres au cachet intello ne cessent de fleurir sur les écrans d’ordinateurs. Sur Instagram, les images de bibliothèques personnelles se sont même mises à concurrencer les habituelles orgies chromatiques de couchers de soleil, confinement oblige.

Comme si les livres, ces bouées de sauvetage en temps de sevrage social et culturel, composaient un paysage fantasmatique, capable de satisfaire nos imaginaires et nos désirs d’évasion. Afficher sa bibliothèque, c’est aussi dévoiler une partie de soi.

Chaque propriétaire possède un rapport singulier à ses livres et à la place qu’ils occupent dans son espace domestique. On a beau posséder les mêmes étagères Billy d’Ikea, les mêmes rangées de Folio ou de Pléiade que le voisin, impossible de trouver deux bibliothèques identiques.

Certains décident de «tuer un livre» dès qu’il ajoute une nouvelle référence à leurs bibliothèques. D’autres chercheraient désespérément de nouveaux espaces. À l’intérieur de ces espaces, les classements sont les plus variés, qui en disent souvent long sur leurs propriétaires, à condition de savoir les déchiffrer : alphabétique, par collection, par couleur, etc., chacun y va de sa façon.

Karl Lagerfeld aurait rassemblé autour de lui entre 200 000 et 300 000 références, entre son appartement du quai Voltaire, son studio photo et d’autres lieux aux adresses secrètes où certains stocks seraient encore sur palette (…) sa bibliothèque n’était autre que « sa garantie de mémoire », d’après Caroline Lebar, qui fut sa directrice de communication et de l’image pendant trente-cinq ans. « Il était le seul à savoir comment ses livres étaient classés, ce qui instaurait une intimité unique entre lui et sa bibliothèque, poursuit-elle. Sa seule règle du jeu était le bordel. » Et pourtant, le couturier pouvait retrouver en un temps record n’importe quel ouvrage parmi les impressionnants rayonnages qui s’élevaient sur les six ou sept mètres de hauteur sous plafond à l’arrière de son studio-librairie 7L, situé rue de Lille, dans le 7e arrondissement de Paris.

Mais tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir un studio-librairie, et la place finit par manquer, quoi qu’il arrive. Comment trier ses livres, alors ? 

Umberto Eco savait gré à ceux qui lui offraient des livres, mais ajoutait avec humour qu’ils devraient simultanément songer à lui faire cadeau de quelques mètres carrés. Car toute bibliothèque personnelle, pour peu qu’on cultive la passion de la lecture, est vouée à prospérer et à croître jusqu’au point de saturation, lorsqu’il n’est plus possible de pousser les murs ou d’étendre les rayonnages. Si rien n’en sort, rien n’y peut plus entrer. Il faut alors pratiquer ce que les bibliothécaires français nomment officiellement le « désherbage » : prélever quelques titres pour en accueillir de nouveaux.

On peut donner, bien sûr : aux amis, aux bibliothèques, à des associations ; les déposer dans des boîtes à lire ou chez Emmaüs. On peut les vendre ou les troquer à l’occasion d’un vide-grenier. 

Seulement, selon quels critères décide-t-on d’éliminer tel ou tel ouvrage ? On peut s’inspirer de la méthode « ioupi » des bibliothèques : 

Soumises elles aussi à un espace limité, les bibliothèques publiques dépourvues de réserves disposent, depuis la fin des années 1970, d’une série de critères que résume l’acronyme « Ioupi ». Soit « i » pour incorrect ou information fausse ; « o » pour ordinaire, superficiel, médiocre ; « u » pour usé, détérioré, laid ; « p » pour périmé ; « i » pour inadéquat, trop spécialisé, ne correspondant pas au fonds. Les livres datés de plus de dix ans qui n’ont pas été empruntés depuis trente-six mois et qui répondent à un ou plusieurs facteurs « Ioupi » sont, hélas, de sérieux candidats à l’élimination.

JJ’aimerai avoir la sagesse d’un Claro, qui dit ceci :

“La décision d’éclaircir ses étagères ne se prend pas à la légère, même si elle a pour horizon une certaine forme de légèreté. En mars, j’étais prêt à faire un tri crépusculaire dans ma bibliothèque, mais un certain virus a empêché le libraire contacté de venir m’aider à faire le vide. Mais demain, finalement, il vient, et repartira avec 364 livres.

Le rayon appelé à diffraction est : la littérature anglo-saxonne, essentiellement de la fiction américaine. Bien sûr, derrière cette décision, il y a le besoin tout matériel de faire de la place à de nouveaux venus, mais il va de soi que ça n’explique pas tout. Ça fait plus de trente ans que je me passionne pour la fiction américaine contemporaine (…) je les connais tous, leur taille, leur poids, leur odeur couleur folie noirceur. Le rôle qu’ils ont joué dans ma maturation.

Mais aujourd’hui, je ne suis plus le même qu’en 1989. Plus le même qu’en 2019, d’ailleurs. Tout mon intérêt actuel – que ce soit en lecture ou en écriture – s’est déporté sur la poésie contemporaine, trop de lacunes dans ce territoire, et soudain la nécessité de l’arpenter obstinément. « Liquider » mes chers Américains, donc, c’est rendre concret – par un travail en creux, un évidement drastique – ce changement de cap.

Et à mesure que je déposais mes pionniers dans un sac, je voyais, non pas s’exsanguer la mémoire de mon parcours littéraire, mais au contraire s’opérer un transvasement.

(…)J’en garde juste quelques-uns en otages (…) car il n’est pas question ici de déni. Mais je ne voulais pas que ces livres deviennent des trophées, témoins d’invasions auxquelles je ne prends plus part. Leur absence laissera un vide, certes, mais un vide plein, un espace plein d’échos et de reflets. En leur place viennent s’aligner Chambaz, Bénézet, Demangeot, Pey, Tarkos… Les renaissances n’ont pas d’âge – ni de prix.”

Le mot de la fin revient à Diane Meur, dont j’aimerai avoir la sagesse :

“On se dit  : ces livres, c’est moi, c’est mon histoire, je ne peux pas en retirer. Une fois qu’on s’y est mis, c’est différent. Les moments de pragmatisme détaché (traquer les doublons, écarter les livres qu’on a lus avec plaisir mais qu’on ne relira pas) alternent avec les accès d’attendrissement (…), voire d’ivresse sacrificielle, où on se sent comme quelqu’un qui va entrer dans les ordres et ne peut garder qu’un ou deux objets personnels. Adieu, choses de ce monde ! Et voilà que soudain tout un rayonnage y passe, on aurait du mal à dire pourquoi celui-là.

Bref, c’est en quelque sorte un petit deuil. Mais à mesure qu’on avance – comme dans un deuil peut-être, justement –, on construit du sens. (…) Au bout du compte, je me sens revigorée, l’esprit plus clair. Les livres que j’ai gardés ont encore acquis du prix à mes yeux, sont moins noyés dans la masse où je ne les distinguais plus. Il y a moins de monde autour de moi, mais ce ne sont que des amis, avec qui je suis en paix”.


À l’inverse, on peut vouloir étoffer sa bibliothèque, et de manière un peu tape-à-l’œil (peut-être pour briller justement lors des réunions en visioconférence, étaler un vernis pseudoculturel), en achetant des bibliothèques toutes faites. C’est ce que propose, ne riez pas, Strands (par ailleurs incontournable librairie New-Yorkaise), avec son offre Books by the foot (à qui j’emprunte les photos illustrant cette infolettre).

Alors oui, la bibliothèque de vos rêves peut devenir réalité grâce au programme Des livres au mètre (et pourquoi pas au kilomètre ! On se croirait dans une dystopie à la Black mirror, non ?) :

Chez The Strand, une petite équipe dévouée de libraires extrêmement expérimentés se spécialise dans la gestion de la collection de livres dont vous avez toujours rêvé. Que vous rassembliez des livres pour vos lectures 2021 ou que vous cherchiez à changer le fond de votre bibliothèque Zoom, aucune collection n’est trop grande ou trop petite!


Journal

Une résolution pour 2021 : suivre le conseil d’Austin Kleon et tenir un journal quotidien, écrit à la main. Dans le même temps, je lis chaque jour le journal qu’a tenu Brian Eno en 1995.

1er janvier 2021 : Chaque jour, un nouveau jour. Et chaque matin, un nouveau matin. Une des raisons pour lesquelles j’aime me lever tôt : chaque matin, un nouvel espoir. Table rase des freins, des doutes, des angoisses.

(…) Depuis plusieurs jours, j’ai repris l’écriture de mon roman. Je suis content, et assez fier, oui, du résultat.

2 janvier : Nous avons fait, les enfants et moi, une longue balade autour de C. Un chemin que je n’avais, je crois, encore jamais pris. Quelques photos. Le rêve de racheter une vieille bergerie, une ferme, de la transformer en studio d’enregistrement et gîte d’accueil, lieu de résidence pour écrivain, pourquoi pas ? Le rêve d’une vie nouvelle, peut-être ?

5 janvier : Une devise pour le temps présent, partagée par les éditions du Tripode : « Il ne faut pas laisser la vie détruire le rêve » (G. Sapienza)

9 janvier : Ceci, d’Ursula Le Guin, partagé par mon cher ami Patrick : « confidence in yourself as a writer is pretty much the same as all other kind of confidence, the confidence of a plumber or a school-teacher or a horseback rider : you earn it by doing it, you build it up slowly, by working at it. »


Liens


Allez, je vous laisse, j’ai quelques livres à ranger… et un autre à écrire !

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