Rien Que Du Bruit #46

Aujourd'hui, on plante, on brûle, on vole et on détourne : bref, on créé !

On gagnerait à envisager la pratique artistique comme une forme de jardinage : vous plantez quelques graines, puis vous observez ce qui se passe entre elles, comment elles prennent vie et comment elles interagissent. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de plan du tout, mais que le processus de fabrication est un processus où vous interagissez avec l’objet et le laissez définir le rythme. Cette approche est parfois appelée « procédurale ». Je l’appelle « générative ».

– Brian Eno


J’ai toujours eu de l’estime pour les artistes touche-à-tout. Virgil Abloh, « créateur américain pluridisciplinaire aux intérêts multiples » comme l’écrit à propos Wikipédia, est mort le mois dernier. Architecte de formation, D.J., proche collaborateur de Kanye West, créateur de plusieurs marques de streetwear, en 2018, il était recruté comme directeur artistique par LVMH. Pour le New York Times, M. Abloh a transformé non seulement ce que les consommateurs voulaient porter, reliant la culture hypebeast et le monde du luxe, mais aussi ce que les marques attendaient d’un designer — et le sens de la « mode » elle-même.

À ceux qui venaient lui demander conseil, il leur recommandait de concevoir des « codes de triche ». L’un de ceux qu’il revendiquait utiliser était « l’approche des trois pour cent », l’idée que l’on pourrait créer un nouveau design en modifiant un original de trois pour cent. Quelque part entre Duchamp et Warhol, en définitive !

Les artistes, tous voleurs ? « Le poète est voleur de feu », écrivait Rimbaud dans sa fameuse lettre à Paul Demeny. « Il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! »

Bref, si l’on doit voler, volons en artistes, en suivant les conseils d’Austin Kleon : rendre hommage plutôt que dénaturer, étudier plutôt que survoler, s’inspirer de plusieurs plutôt que d’un seul, créditer et non plagier, transformer au lieu d’imiter, remixer plutôt que piller.


Après avoir hésité, j’ai fini par acheter le coffret Springtime in New York, le volume 16 de la série des bootlegs de Bob Dylan, qui couvre les années 1980 à 1985.

Si ça n’est pas sa période la plus féconde, force est de constater que les chansons, débarrassées des arrangements douteux des années 80 gagnent sacrément en force. Les inédits, les prises alternatives mettent en lumière la puissance d’écriture intacte de l’auteur.

Dylan, comme a pu l’écrire Amanda Petrusich à son propos, est « Un homme à la recherche d’une voie à suivre. » On dit « a way forward », en anglais, ce qui peut aussi s’entendre comme chercher à aller de l’avant.

Dylan se cogne peut-être parfois aux murs, mais il avance toujours et trace sa route.

Moi aussi, je cherche, je creuse et ce que j’extrais n’est pas toujours ce à quoi je m’attendais. Pourquoi la musique est-elle aussi présente dans mes textes ? Pourquoi cette touche de fantastique qui apparaît parfois ? Je ne sais pas. Je continue de chercher.

Une autre chose qui ressort chez Dylan et que je lui envie, c’est ce sentiment d’urgence qui prévaut à chacun de ses enregistrements. Les chansons s’écrivent vite, l’auteur est toujours en mouvement, et l’enregistrement se fait plus vite encore, dans les conditions du live, en 3 ou 5 jours parfois. Quitte à y revenir plus tard, quitte à laisser sur le côté ce qui frôle le chef d’œuvre absolu.

En tout cas, Dylan m’a redonné l’envie d’enregistrer mes textes, de les mettre en « son », sinon en musique. J’ai ressorti mon chevalet et mon microphone, installé le logiciel Audacity sur mon MacBook, et j’ai enregistré la voix d’un premier morceau. Quelques ajustements sur la prise, et je l’ai importée dans GarageBand. C’est là où ça coince, évidemment. Je me perds à essayer des trucs, alors que je ne maîtrise pas le logiciel. Mais c’est tout de même motivant.

En fait, j’aimerais retravailler avec mon ami Patrick sur ces morceaux, mais lui est parti sur autre chose (j’ai toujours eu de l’estime pour les artistes touche-à-tout, disais-je. Parfois, je m’en mords les doigts !).


Bientôt, je vous parlerai de mon livre qui sort en mars 2022 aux éditions Asphalte. En attendant, et comme Noël approche, vous pouvez offrir (ou vous offrir) le HS Demain de la revue La Piscine. Et s’il vous reste de la place au pied du sapin, mon livre L’appel de Londres, paru aux éditions publie.net, ou tout autres livres publié par cette estimable maison. Celui de Daniel Bourrion, par exemple. Ou le beau recueil de Fred Griot. Beaucoup d’autres encore.

Enfin, et puisqu’on parle de Noël, un cadeau :

Ensemble, chantons et levons nos verres aux amis, aux artistes, aux voleurs, aux poètes et aux jardiniers qui rendent ce monde supportable. A wonderful world, indeed !

Rendez-vous en 2022 !


Rien Que Du Bruit #45

Aujourd'hui, comme chaque année : un conte fantastique pour Halloween 🧟‍♂️👻🧙‍♀️🎃!

Pas de panique, fidèles lecteurs, cette infolettre n’est pas devenue bi-hebdomadaire ! Simplement, comme l’an passé, je voulais partager avec vous un conte fantastique pour Halloween 😱!

J’espère que cette histoire vous plaira. De temps en temps, j’envoie à mes abonnés payants une nouvelle comme celle-ci, pour les remercier de leur engagement. Si vous souhaitez ne plus en manquer aucune, vous avez la possibilité de souscrire un abonnement payant, en cliquant sur le lien ci-dessous.


L’île des anamorphoses

Upward, behind the onstreaming it mooned.

— Borges (Tlön, Uqbar, Orbis Tertius)

C’était un fort volume relié cuir dont la patine trahissait les années, sans aucune indication de date ni de lieu qui puisse en préciser l’âge ni l’origine. Seule certitude, l’ouvrage était rédigé en français, dans un style encyclopédique un peu terne. Sur le dos, les lettres A-D laissaient supposer l’existence d’autres tomes, trois ou quatre autres peut-être, D-L, L-R et R-Z, ou E-I, J-N, O-S et T-Z, là encore, rien ne permettait de l’affirmer précisément. Il s’agissait d’une sorte de dictionnaire encyclopédique de la littérature mondiale (tout au moins, les articles trahissaient-ils une certaine vision de cette littérature, un regard un peu daté, paternaliste, pourrait-on dire, bien dans l’esprit du temps de leur rédaction — un temps, rappelons-le, qu’on était bien en peine de situer), classant pêle-mêle auteurs, œuvres et courants, sans aucune autre hiérarchie que l’ordre alphabétique (ce qui en soi, n’est déjà pas si mal). Dans la bibliothèque, le recueil était en partie dissimulé derrière des volumes en apparence plus récents, atlas, récits de voyage illustrés, monographies de peintres, d’autres encore, c’est pourquoi il ne le remarqua pas tout de suite.

Il était là depuis quelques jours, seul, isolé du monde, sur une île, venu ici pour écrire, sinon un roman, tout au moins une nouvelle, quelque chose enfin qu’il pourrait donner à son éditeur à qui il devait un livre et beaucoup d’argent. Seulement, il n’avait plus rien à dire. « Vide la bibliothèque, tu y trouveras ce que tu cherches », lui avait dit l’éditeur. Il avait préféré d’abord s’attaquer au bar. Maintenant affalé dans le seul fauteuil de la très grande pièce, une bouteille vide à la main, parfaitement ivre, il fixait sans la voir la lourde armoire qui occupait tout un mur. La lumière déclinait et la pénombre gagnait sur lui, mais il ne bougea pas. Il repensait aux paroles de son éditeur. Il se moquait bien des textes des autres. Il ne voulait ni les lire ni leur voler leurs idées. De toute façon, il ne savait écrire que sur lui-même, seulement, il l’avait fait et il n’avait pour l’instant plus rien à ajouter. Son futur restait à écrire, certes, mais cette tâche, pensait-il, ne lui incombait pas.

« Vide la bibliothèque », les mots tournaient dans sa tête, et comme il était saoul, sa tête tournant elle aussi, seulement dans un sens opposé, il fut bientôt pris de vertiges. Qu’avait-il voulu sous-entendre, à la fin, cet éditeur ? Et si ses mots étaient à prendre au sens strict, après tout ? La réponse à son problème se trouvait peut-être derrière les livres ; au-delà des apparences, en quelque sorte.

Il se leva. Comme il s’approchait du meuble dont il entendait vider méthodiquement les rayonnages, quelque chose cogna dans sa tête, quelque chose qui voulait sortir qui le fit se tordre de douleur. Les livres volaient dans la pièce pour aller s’écraser sur le tapis, rejoignant les bouteilles vides et les éclats de verre des flacons renversés. Il était pris comme d’une rage folle. Enfin, il le trouva. C’était un fort volume, on l’a dit, c’est pourquoi il ne put le sortir aussi bien qu’il l’aurait voulu pour le jeter derrière lui. Il s’arrêta sur son dos aux belles lettres dessinées à l’or fin et l’ouvrit au hasard. Il parcourut rapidement la biographie d’un auteur dont il n’avait jamais entendu parler, mais auquel étaient consacrées pas moins de 5 pages, suivi d’une bibliographie conséquente. Il passa quelques feuilles, lu encore, encore un inconnu. Plus loin, et c’était la même chose. Les noms, les titres, et jusqu’aux lieux cités avaient quelque chose de familier, mais qu’il n’arrivait pas à situer. Ils étaient comme venus d’un monde parallèle, ou du futur, pourquoi pas, pensa-t-il, mais d’un futur déjà passé qui expliquerait pourquoi le recueil semblait si vieux. Et si le dictionnaire avait été écrit dans un temps qui n’existait pas encore, il se dit qu’il y trouverait peut-être trace de lui. Il y lirait certainement les grandes lignes de sa vie à venir, il prendrait connaissance d’une œuvre qu’il n’aurait alors plus qu’à écrire. La biographie serait succincte, mais il aurait des bases. Et même, il pourrait l’arranger, gommer les épreuves, accentuer les succès. Il se prit à rêver qu’il pouvait écrire sa vie comme s’il s’agissait de celle d’un autre. Il ne dirait plus « je », il dirait lui en parlant de lui. Sa vie deviendrait fiction. Seulement, la fiction serait vraie, par la seule force de sa plume. Chaque mot ouvrirait une porte, chaque porte donnerait sur un paysage nouveau, un monde inconnu et sauvage apparaitrait sous l’encre de son stylo, qu’il lui appartiendrait ensuite de modeler à sa guise. Il était sauvé, il allait finalement l’écrire, ce texte que réclamait son éditeur. Il lui suffisait d’aller jusqu’à son nom et de lire. Son nom… Pierre Durtal. Il frissonna. Le volume qu’il avait en main allait, certes, jusqu’à la lettre D, et l’on pouvait supposer que le second tome commençait à la lettre E, mais on pouvait tout aussi bien imaginer un autre découpage, s’arrêtant à DES à la fin du premier livre, le second reprenant à DET. Seulement, les autres tomes, il ne les avait pas, si tant est qu’ils existent. Que faire, si d’aventure son nom n’apparaissait pas dans celui-ci ? Il avait commencé de rêver pourtant, cette vie, sa vie, il l’avait vue passer, bien trop vite pour en cerner les détails, mais enfin, il pourrait la retrouver, s’il se concentrait suffisamment. Demain, sans doute, après s’être reposé, il pourrait y arriver sans trop de difficultés. Une pensée le traversa : pourquoi alors ne pas reposer l’ouvrage ? Ne pas savoir était peut-être la meilleure des solutions. Son livre, il lui semblait déjà le tenir, ne risquait-il pas maintenant de tout perdre ? Il hésita un instant, puis continua de tourner les pages. DE, DI, DO, DU… Durtal, Pierre. La notice était courte, bien trop courte. Quelques lignes à peine. Il y était fait mention de son premier livre, on évoquait un succès d’estime, et puis plus rien : quelques mois plus tard, alors qu’il s’était retiré pour travailler à un nouveau roman, il disparut sans qu’on ne retrouve jamais sa trace.

Le livre tomba au sol, il avait glissé de mes mains. La chose qui tout à l’heure voulait sortir de ma tête s’était échappée, elle me regardait fixement, le visage déformé par un rictus mauvais. Je fis quelques pas en arrière, titubant. Je tombais sur du verre et me coupais en me relevant. La chose avait disparu par la fenêtre ouverte. Je la suivis. La nuit m’appelait.


Cette nouvelle a été publiée une première fois sur le site de Jean-Philippe Toussaint, dans le cadre du Borges Projet. Elle est également au sommaire de mon recueil Le désenchantement, paru en 2019, actuellement indisponible.
Les illustrations qui illustrent le texte sont tirées du site Old Book Illustrations.

Rien Que Du Bruit #44

Kurt Vonnegut | Facebook | Demain, piscine ! | Une bienheureuse agitation | Inadaptation créative

Un jour, Kurt Vonnegut prévient sa femme qu’il sort acheter une enveloppe :

« Eh bien, elle me dit, tu n’es pas un homme pauvre, que je sache ! Pourquoi n’achètes-tu pas en ligne une centaine d’enveloppes, que tu rangerais dans le placard ? Moi, je fais semblant de ne pas l’entendre, et je sors acheter cette enveloppe, parce que je sais que je vais passer un sacré bon moment tout le temps que ça va me prendre. Je rencontre un tas de gens. Je vois de magnifiques bébés. Un camion de pompiers passe dans la rue, et je leur fais signe, le pouce levé. Et je demande à une femme quel genre de chien elle promène…

La morale de cette histoire, c’est que nous sommes là, sur cette terre, pour vadrouiller. Évidemment, les ordinateurs nous empêchent de faire ça. Et ce que ne réalisent pas les gens qui fabriquent les ordinateurs — ou c’est qu’ils s’en moquent —, c’est que nous sommes des animaux dansants. Vous savez : nous adorons bouger. Et aujourd’hui, c’est comme si nous étions supposés ne plus danser du tout.

(Kurt Vonnegut interviewé en 2005 par David Brancaccio)

Photo : Kurt Vonnegut et son chien


Facebook… Hmmm… M’y voilà reviendu. Attention : je vous entends, vous tous qui riez au fond de la salle !

Facebook ? Sérieusement ? Alors ? Alors, je n’ai pas fondamentalement changé d’avis concernant les réseaux sociaux. Seulement, j’ai un livre à paraître en mars prochain (je vous en dirai plus la prochaine fois !), et Facebook est l’endroit où, semble-t-il, on vous cherche en premier sur internet.

Un ami m’a envoyé un message pour me souhaiter un bon retour “dans le grand bazar”. C’est exactement ça, Facebook, un grand bazar, dont il faut se jouer et jouer avec (et ne pas oublier de sortir de temps en temps s’acheter une enveloppe, hein !)


Demain, vous faites quoi ? Un petit twist autour de La Piscine, ça vous tente ? Dans les toutes prochaines semaines sortira le hors série de la revue La Piscine ayant pour thème « demain ». Les contributions reçues ont été nombreuses (plus de 400 !) et de qualité. Avec Alain, Christophe et Louise, nous n’avons pas ménagé notre peine pour vous proposer un sommaire varié et riche, dont vous trouverez un avant-goût ici.


(…) si je n’écris pas, je ne suis pas heureux. Mais, la plupart du temps, ce que j’écris n’est pas à la hauteur de mes attentes non plus, et écrire ce que j’écris m’insatisfait plus encore que si je n’avais rien écrit, raison pour laquelle j’en viens parfois à me réfugier dans une non-écriture qui, si elle ne m’apporte rien, au moins ne m’enlève rien. C’est un bon compromis, et en même temps c’est un très mauvais compromis. Il m’abaisse.

Guillaume Vissac (journal d’août)

J’éprouve parfois un sentiment de vacuité affligeant, comme si toute cette énergie que je dépense sur mes textes était dilapidée pour rien. J’éprouve rarement ce sentiment quand je travaille, parce que le plaisir m’emporte, mais quand un projet se referme je me demande toujours à quoi bon. (...)

Mais en fin de projet, quand le laboureur est fatigué, il lui est difficile de penser au champ suivant. Je ne le vois même pas. J’ai l’impression qu’il n’existe pas, que je suis arrivé au bout d’un chemin sans issue.

Thierry Crouzet (journal de juillet)

Toute personne qui crée est en proie au doute et à l’insatisfaction. Mais peu importe : « tu n’as pas besoin de croire en toi ou en ton travail. Tu dois rester l’esprit ouvert et conscient des pulsions qui te motivent. Garde le canal ouvert », nous dit la chorégraphe Martha Graham.

Dans le livre que lui a consacré Agnes de Mille, Martha : The Life and Work of Martha Graham, elle poursuit :

Il y a une force vitale, une énergie, une accélération qui se traduit à travers toi en action, et parce qu’il n’y aura jamais, de tout temps, qu’un seul toi, cette expression est unique. Et si tu la bloques, elle sera perdue définitivement (…) Le monde ne l’aura pas. Ce n’est pas à toi de déterminer à quel point ce que tu fais est bon, ni sa valeur, ni comment cela se compare à d’autres expressions.

(…) Aucun artiste n’est heureux de son travail. Il n’y a qu’une étrange insatisfaction divine, une bienheureuse agitation qui nous maintient en marche et nous rend plus vivants que les autres.

Austin Kleon, à qui j’emprunte ces extraits du livre d’Agnes de Mille, a une très belle formule pour résumer tout ça : l’inadaptation créative.

Aussi, maintenant que mon livre est terminé, que nous en sommes aux ultimes corrections, qu’il sera présenté aux représentants d’Harmonia Mundi début décembre, en janvier aux libraires et sur leurs tables le 3 mars prochain, il ne me plus qu’à retourner cultiver mon inadaptation créative !

(et en attendant ma prochaine lettre, vous pouvez également lire mes derniers billets sur mon site !)

Rien Que Du Bruit #43

un temps de syncope
tout l'air s'est gelé
la chaleur nocturne
et nos tremblements

Soir — Philippe Aigrain

Le 11 juillet dernier, tout l’air s’est gelé. « Homme des communs et homme peu commun, comme l’a dit joliment Edwy Plenel sur Twitter, Philippe Aigrain est mort à son image : sur un chemin de liberté et d’échappée ». 

Une page ici recense les réactions et hommages. Et là, Avant l’après : un point sur la situation de la maison d’édition publie.net dont il était le président. 

Quelque part en Seine-et-Marne, le 8 juillet 2014 (16h10)


« Tant que vous n’utilisez pas Gmail ou d’autres systèmes de surveillance de la Big Tech, à qui vous écrivez, qui vous lisez, et en particulier les infolettres auxquelles vous vous abonnez ne sont l’affaire de personne d’autre que vous. » (David Heinemeier Hansson)

Il y a longtemps que je n’ai plus de compte Facebook. Je viens de supprimer mon compte Instagram. J’utilise en général DuckDuckGo plutôt que Google pour mes recherches, mais je continuais jusqu’à ces jours-ci à utiliser Gmail comme messagerie.

Autant dire : l’outil le plus facile d’utilisation qui existe, et le moins respectueux de votre vie privée. 

C’est un paradoxe : nous sommes suivis en permanence sur Internet, victimes plus ou moins consentes (une grande majorité d’entre nous acceptent sans coup férir les cookies plutôt que de cliquer sur la petite fenêtre qui permet de vérifier leur usage avant de les accepter), mais nos emails devraient toujours relever de la sphère privée.

C’est peut-être votre tante Agathe qui vous écrit pour vous donner des nouvelles de Robert, son chihuahua, vous n’avez pas pour autant envie que votre voisin lise la lettre avant vous, et vous adresse ensuite des bons de réduction pour des croquettes pour chien.

C’est pourquoi j’ai finalement pris un abonnement chez Tutanota (il existe une formule gratuite, pour ceux qui seraient curieux d’essayer), et si je garde Gmail pour le moment, c’est le temps de mettre à jour mes coordonnées un peu partout sur le Net. 

Et vous savez quoi ? C’est bien plus facile que je le pensais. Surtout, cela oblige à réfléchir à tous ces abonnements souscrits au fil des ans, et à la pertinence de les renouveler.

J’ai migré chez Tutanota. Il existe d’autres solutions. Mais Tutanota, avec Proton Mail, me semble être celle qui offre le plus de garanties. Alors oui, la messagerie est moins développée que celle de Google, les options de personnalisation sont moins fines, mais ces « défauts » ne sont rien en comparaison de ce que je gagne en retour.

D’ailleurs, c’est un peu la même chose avec les moteurs de recherche : Google est peut-être encore inégalé, et vous ne trouverez pas toujours ce que vous recherchez en utilisant Qwant, Ecosia ou DuckDuckGo, mais avons-nous vraiment besoin d’avoir réponse à tout, tout le temps ?

Après tout, nous pouvons aussi bien prendre un peu plus de temps pour creuser tel ou tel sujet pointu en parcourant des livres (vous savez, ces gros machins pleins de pages), ou plus prosaïquement nous dire que ça n’est pas bien grave et nous détacher pour quelques minutes de nos écrans.

Quelque part en Seine-et-Marne, le 13 juillet 2019 (18h21)


Pendant plusieurs mois, en début d’année, j’ai utilisé mon iPad comme ordinateur principal, en remplacement de mon portable tombé en panne. Une mésaventure somme toute assez riche d’enseignements quant à nos outils d’écriture, et qui m’a permis de répondre en partie à une question qu’on voit surgir de loin en loin : l’iPad peut-il remplacer l’ordinateur ? 

La réponse, évidemment, dépend de vos usages. Dans la plupart des cas, c’est oui. Il y a cependant des limitations, mais à ma grande surprise, j’ai pu retravailler de fond en comble un manuscrit, sans me trouver limité, bien au contraire : l’immersion dans le texte s’en trouvait singulièrement facilitée.

En revanche, j’ai dû modifier mes habitudes, et changer certains logiciels. Au revoir, Scrivener, coucou Ulysses, content de te retrouver !

Cette plongée du côté geek de l’écriture m’a donné envie d’écrire quelques articles sur le sujet, mais c’est m’éloigner un peu de mon terrain de jeu habituel. Seriez-vous intéressés par des articles plus tournés vers les outils numériques ? 

N’hésitez pas à me le faire savoir.

Au pied du Pic-Saint-Loup, le 8 avril 2021 (à 15h44)


Réseaux sociaux, infolettres, vidéos YouTube, site et blogs perso, podcasts : les possibilités sont multiples pour se faire connaître, mais il n’est pas obligatoire de toutes les utiliser. Comme dit plus haut, je préfère me tenir éloigné des réseaux (excepté Twitter, mais que j’utilise peu). Les blogs sont — malheureusement — de moins en moins lus. Restent les lettres électroniques telles que celle que vous lisez en ce moment, et les podcasts.

Ces deux « supports » me séduisent beaucoup, parce qu’ils ne sont pas subis, mais choisis par celui qui les lit/les écoute. Ils impliquent un engagement des deux parties : celui qui en produit le contenu, et celui qui le reçoit.

J’ai transformé depuis un moment mon site en une sorte de « hub », le lieu de rendez-vous pour qui s’intéresse à ce que je peux avoir à dire, un endroit qui permet l’accès à cette infolettre, à mes articles, mes portfolios, une présentation et des extraits de mes livres.

Je vous ai déjà parlé de Dimitri Régnier, qui produit des podcasts de grande qualité, et réfléchi beaucoup sur le sujet. L’animal m’a donné l’envie de m’y frotter, et si je n’ai pas encore trouvé la formule qui me conviendrait, des idées commencent à fleurir. 

Il y a, je trouve, un rapport tout particulier que nous entretenons avec le son, qui se perd avec la vidéo. C’est une chose sur laquelle j’aimerai travailler plus avant.

Tout ça rentre dans une réflexion plus large concernant cette infolettre, que j’aimerai faire évoluer, tant dans sa forme que dans sa périodicité. Affaire à suivre !


Quelques liens :

Et c’est tout pour cette fois ! Prenez soin de vous, et à bientôt.


PS — Les infos étant de plus en plus anxiogènes, j’ai choisi pour illustrer cette lettre quelques photos de nature que j’ai prises ici ou là, au fil du temps. Un bol d’air frais, ça fait du bien, non ?

Vous pouvez soutenir mon travail en souscrivant un abonnement payant :

Rien Que Du Bruit #42

Éditer sans tout jeter | Écrire en artisan | Un roman en 3 jours

Ah, les belles formules, les tournures qui claquent. Nos petites phrases chéries dont je vous disais en novembre dernier qu’il valait mieux les noyer à la naissance plutôt que de les voir grandir et devenir des monstres, Austin Kleon conseille lui de les séquestrer à la cave pour en abuser plus tard :

Je pense que « tuez vos chéries » a fait plus de bien que de mal en ce bas monde, mais je suis beaucoup plus fan de cet autre conseil, plus doux à mon cœur : relocalisez vos chéries.

(…) Eliza Gabbert a bâti toute une stratégie de révision autour de ce concept, qu’elle résume ainsi : conservez vos meilleures phrases (ou images ou idées) et jetez le reste.

Le principe, développé par Gabbert, reprit par Kleon, est le suivant : lorsque vous vous relisez, chaque fois qu’un passage, vous semble en trop, mais que vous n’arrivez pas à vous décider à l’éliminer, ouvrez un nouveau document sur votre ordinateur dans lequel vous placerez le passage en question. 

D’une part, cela vous permettra de continuer à avancer l’esprit tranquille sur votre texte initial (vos « chéries » n’ont pas disparu, elles sont au chaud dans un autre fichier). D’autre part, lorsque vous y reviendrez plus tard, vous l’envisagerez dans un contexte nouveau qui peut-être vous permettra de bâtir un nouveau texte.


Sinon, vous pouvez ne rien jeter, et écrire un roman d’aventures en trois jours, à la manière de Michael Moorcock. Le bonhomme est un des auteurs les plus prolifiques qui existe, et quelques-uns de ses livres figurent dans ma short list des chefs d’œuvres à emporter sur une île déserte (Gloriana, Mother London, pour n’en citer que deux). 

À côté de ça, il a écrit quantité de nouvelles et romans de pure fantaisie, jusqu’à deux ou trois livres par semaine ! Voici, résumée, sa recette pour reproduire ce tour de force :

* La formule est celle utilisée dans Le Faucon maltais. Ou le Saint Graal. Vous utilisez le principe du MacGuffin, la quête comme simple prétexte pour faire avancer votre intrigue.

* Votre héros doit être profondément humain, faillible, et se retrouver malgré lui à devoir affronter des forces qui le dépassent.

* Prévoyez un événement toutes les quatre pages. Et prenez des notes : des listes de choses que vous pourriez utiliser. Des listes d’images cohérentes ; cohérentes pour vous ou génériquement cohérentes. Si, comme Moorcock, vous écrivez de la fantasy, alors notez : épées ; boucliers ; cornes, etc.

* Avant de vous lancer, préparez la structure détaillée de votre roman. Définissez clairement les exigences. Sachez à l’avance quels problèmes narratifs vous serez amené à résoudre, et à quel moment. Pour le reste, inspirez-vous de votre environnement. Transformez les objets ordinaires qui vous entourent en fonction de vos besoins : par exemple, le miroir de votre salle de bain devient dans votre texte un miroir qui absorbe les âmes des damnés.

* Faites-vous une liste d’images purement fantastiques, des images fortes et paradoxales : la Cité des statues hurlantes, par exemple. À vous, ensuite, de les utiliser au bon moment, pour leur donner une cohérence au sein de votre livre.

* L’imagerie vient avant l’action (parce que l’action n’a en fait aucune importance). 

* Le temps est l’élément important dans votre histoire. C’est la formule classique : « Nous n’avons que six jours pour sauver le monde ! » Aussitôt, vous donnez une structure à votre lecteur : le héros n’a que six jours, puis cinq, puis quatre pour sauver le monde ! Y arrivera-t-il à temps ?

Voilà, facile non ? On s’envoie nos manuscrits dans trois jours ?


Pour finir, je voudrais vous donner à lire la réponse apportée par Nick Cave à la question suivante : “pensez-vous qu'il est plus important d’attendre l'inspiration ou de se mettre au travail et d'écrire ?

Nick Cave :

Je me sens une affinité profonde avec les artistes qui considèrent leur travail comme un métier et ne sont pas dépendants des caprices de l’inspiration — parce que je suis l’un d’entre eux. Comme la plupart des gens qui ont un boulot, nous allons simplement travailler. Il ne nous vient jamais à l’idée de ne pas travailler, il n’y a jamais un moment où nous ne travaillons pas parce que « nous ne le sentons pas » ou parce que « les vibrations ne sont pas bonnes ». Nous faisons nos heures, un point c’est tout.

L’entreprise la plus importante de ma journée est simplement de m’asseoir à mon bureau et de prendre mon stylo. Sans cet acte élémentaire, je ne pourrais pas prétendre être un auteur-compositeur, car les chansons arrivent à moi sous forme d’indications trop légères pour être perçues, à moins que je ne sois préparé et prêt à les recevoir. Elles ne viennent pas en fanfare, mais à voix basse, et ne viennent que lorsque je suis au travail.

Mon stylo en main, je m’assieds au garde-à-vous, dans mon costume, je me tiens au bord de l’imagination, à l’affut du surgissement de la belle phrase. (…)

Alors, toutes sortes de choses inexplicables se produisent. Le temps s’emballe, le passé se presse contre le présent et l’avenir déverse ses secrets. Soudain, les mots se comportent de manière inappropriée, mais ils le font merveilleusement, notre pouls s’accélère, de délicieux papillons explosent dans notre ventre et l’écriture de chansons devient une collision entre le pragmatique et quelque chose de complètement… quoi ? Transcendantal, outrageusement religieux, absurde ? — et puis Dieu apparaît soudain, là IL est, avec tous Ses anges travestis et Ses démons et d’autres choses encore, je ne sais même pas quoi, des esprits marmonnant des trucs indescriptibles, des muses potelées toutes roses qui dégringolent du ciel, et des petites choses enfantines, les bras tendus, appelant, m’instruisant, et la belle phrase, le beau vers commence à prendre forme, émergeant doucement — le voici ! — qui coule avec ravissement de la pointe de votre stylo.

Et puis votre journée de travail se termine et vous, vous quittez votre bureau.


Et c’est tout pour cette fois ! Portez-vous bien et à bientôt !

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